L'océan au plafond

L'océan au plafond


Un jour, j’ai rencontré l’océan au plafond.

Assis sur ses talons, cheveux hirsutes, de ses yeux sortait comme une sorte de folie hagarde. Il ne fixait plus aucun point, depuis longtemps évadé bien au-delà des murs. Les murs…

L’épaisseur des pierres retenait derrière eux les murmures du monde. Dedans, entre eux, rien ne filtrait. L’enfer.

 

Je me souviens…

 

Il aimait les pavés scellés dans sa mémoire. Gras. Sales. A proximité des containers qui dégueulaient leurs ordures. Il aimait ça, oui. Parce qu’une poubelle ignore l’ordre. Elle avale les gestes, les mots, elle ingurgite les joyeux tintamarres aussi facilement que les coups. Et puis elle vomit. Dans le dérapage de l’overdose. Dans l’indifférence.

 

Y’avait les noces du ciel et du sel, comme un vaste piano, et Novecento.

 

C’était son évasion à lui. Son horizon en collines d’embruns. C’était le chant de liberté en poitrine soulevée, allégresse, allegro. Les doigts de Novecento couraient follement sur le clavier de la musique qui n’existe pas. Avant. C’était avant. Dans le noir d’entre les murs. Quand les pavés luisaient sous ses prunelles déshabituées. Chaque clap-semelle l’emportait plus loin, ailleurs, là où le cliquetis du verrou ne pouvait pas l’atteindre.

 

Pourquoi, dis, pourquoi… Marteau !

 

Il se parlait tout seul sans que ses lèvres bougent. A l’intérieur. En. Les barreaux, il n’y touchait jamais. A force de frapper, frapper, frapper, il avait un jour rougi le marteau du sang de l’autre. Et puis le temps. Beaucoup de temps. Beaucoup. Dans un coin de quelque part, gisait probablement un marteau rose. Ou blanc. Ou sans couleur. Sans odeur. Sans Sang.

 

Emporte-moi encore !

 

Alors il fermait les yeux et sa folie hagarde se recroquevillait, derrière les murs, derrière les barreaux, loin du sang.

Alors les pavés brillaient un peu plus, arrondis, usés par une marche virtuelle toujours recommencée. Et les poubelles continuaient à dégueuler dans l’indifférence.

C’est là que tout recommençait. Autrement.

Novecento et ses deux mains sur le clavier.

Et l’envolée de la musique qui n’existe pas.

Pas.

 

Je me suis allongé dans le nectar éclatant d’une masse agile. Que pourrais-je expliquer…

 

Il s’est noyé un jour, dans l’océan de son plafond. Corde tendue. Cou violacé.

C’était sa seule issue, vous comprenez. Vous comprenez ?

 

 

* Avec mon remerciement à Alessandro Baricco, pour tous les rêves qu’il me donne à vivre.

Romane




Article ajouté le 2009-01-14 , consulté 136 fois

Commentaires


Romane le 25/01/2009 à 19:10:29
Prémonitoire... je n'y avais pas pensé, pourtant oui, il ressemblait à cela,l'océan...
Nous pansons nos plaies et ravaudons tout ce qu'il est possible de sauver. Je me connecte depuis chez un ami, pour un temps indéterminé.
La tempête a cessé cette nuit. Elle a été ravageuse, violente, impressionnante. Nous avons tous gardé notre calme et la solidarité se déploie.
L'océan a cessé son effrayant grondement, ce soir.
Merci à tous ceux qui m'ont envoyé des mails de soutien et pensée. Ils m'ont fait chaud au coeur.
Merci à toi, Serge, tout particulièrement ici.
Je t'embrasse.

Serge le 25/01/2009 à 19:03:35
Comment ai-je pu rater celui-ci ?
Un sujet tragique déroulé avec une écriture nerveuse, sensible et poétique. Puis le titre était prémonitoire avec cet océan démonté de ces derniers jours.
Toute mon amitié pendant ces instants pénibles.

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