Un piano sur un tas de bûches

Piano

 

J'ai vu le vol des oiseaux par-dessus la terre plissée. Ils allaient en balancelle, de vagues en vagues dans l'océan du ciel, ils allaient en pochoirs mouvants, petites caravelles aux doigts ailés, fragiles et puissants, ils allaient majesté, ils allaient arabesques, en ronds dans l'eau suspendue, ils allaient, ils allaient…

 

Nous ne parlons pas le même langage, mon amour. Il faut s'envoler si haut, dépasser tant de murs, rompre tant des silences de nos deux mondes… Ecouter peut-être la rumeur là-bas, elle qu'on ne perçoit que si peu, si pas, celle du fond de gorge et toujours plus profond, celle dont les mots ne veulent pas se déshabiller. Ont-il froid qu'ils grelottent à en claquer leur musique ?

 

Piano

 

Plus loin, derrière l'échevelée aux mille verts, plus loin encore, au-delà du bleu de toi, l'autre prairie abandonnée. Le galop d'un fuselé luisant, avec, sur son flanc, le cavalier presque aérien. Ils allaient glorieux, ils allaient blé mûr, ils allaient racines à peine soulevées, grâce en leur accord parfait, ils allaient, ils allaient…

 

Un sourire a recouvert la dégringolade de mes pluies souterraines. Fermer les yeux en verbe sans conjugaison… Laisser leur liberté aux charbons des ardeurs, aux deuils des flambeaux déchus, aux agonies malgré elles. Toutes ces questions sans réponse. Toutes ces couleurs dégoulinées, confondues, pauvres masques défaits et refaits à fin inépuisée, dérisions renaissantes.

 

 

 

Assise sur son tas de bûches, assise en regard fixe, assise en bas-côté, en marche rompue, en arrêt sur image, Elle demeure là, hébétée, doigts en sang, jambes inertes, genoux serrés.

 

On a bien du lui dire.

 

Toutes ces choses qu'elle n'a pas comprises. Qui lui ferment le cœur en lui tordant le ventre. Toutes ces choses qui lui sont étrangères, ou qu'elle a fui un jour d'il y a longtemps. Entre lesquelles elle a posé des jours, des nuits, des jours, des nuits, d'autres encore, beaucoup, en redressant la tête pendant qu'enfin ses jambes ont accepté de la porter plus loin.

Alors elle a aimé. Pour la première fois. A mains nues, sans grammaire des chiffres ni équation. Elle a aimé !

 

C'est très agréable de baiser sur un tas de bûches…

 

On a bien du lui dire…

 

Assise là, sur l'objet du fantasme d'un autre. Assise là sur un tas de nausées. Hallucinée.

 

 

Voici venue l'heure des mots hagards.

 

Froissements. Crissements. Une jambe contre l'autre, elles glissent et se caressent des chevilles. Mes doigts cherchaient le tendre galop dans tes cheveux. Il est des mots qui ne me quitteront plus jamais. Faucheurs de tendre tendresse. Ils avalent, avalanchent, déconstruisent. Un monde découpé en petits morceaux papier à jeter. Au feu. Qu'avez-vous fait de vous… Au ventre monte la sourde plainte des océans jamais rassasiés. Froissements plus haut. L'entrave des étoffes qu'elles voudraient qu'ils déchirent. Oh, Vous mes sœurs, Vous mes semblables, Vous désespérées ! Qu'avez-vous fait d'eux qui n'attendaient que vous… Cuisses en douceurs trompeuses, dévoreuses d'hommes, celui-ci ou celui là, ici ou là, qu'importe lequel qu'importe le temps, elles s'ouvrent en invite directe. La blancheur de vos seins marbrés de la maternité. Ont-ils vomi le lait dans leurs râles d'hommes ? Qu'avez-vous fait de l'amour ? Elles partout. Elles toutes, cuisses ouvertes, offertes, à brûler et puis recommencer. Est-ce ainsi qu'il me voit ? Qu'avez-vous fait de moi… 

 

Chair de plaisir, chair de douleur, chair à mourir. Chaque allumette craquée mange un confetti de vie. La fête s'en va, la fête se consume, elle se meurt, la fête. Le tas de bûches peut bien s'amenuiser, quelle importance… son spectre flambe plus dru que le feu d'à-côté. Il est des bois secs consumés qui ne connaîtront jamais la cendre. De leurs ombres ils ont tatoué la pierre, près de l'âtre. Funérailles de la joliesse.

 

C'est très agréable de baiser sur un tas de bûches…

 

Qu'as-tu fait de moi…

 

 


Romane



Article ajouté le 2009-07-31 , consulté 101 fois

Commentaires


Romane le 04/08/2009 à 12:30:00
pfiou... vous trois m'impressionnez, parce qu'en vous lisant me vient la peur de me lire, la peur de découvrir quelqu'un qui forcément ne serait pas moi, moi si banale, si ordinaire, si dépourvue de culture qu'elle soit littéraire ou toute autre... et de ne pas comprendre pourquoi ou comment j'ai pu écrire ce qui a motivé votre intervention.

(ma réponse ici est motivée par un temps hors temps)

J'vous embrasse, amis. Merci d'être venus.
Serge le 02/08/2009 à 23:09:42
Un texte impeccable, Romane, à la construction limpide et recherchée et toujours cette écriture nerveuse qui m'enchante. Du bel ouvrage, Madame !
georges33 le 02/08/2009 à 11:16:05
Il me semble inutile de faire des comparaisons avec d'autres- En te lisant, j'ai redécouvert " la vie " tout simplement-Celle que j'ai eu tendance à occulter par habitude.
yugcib site : yugcib.e-monsite.com | le 01/08/2009 à 08:01:59
... C'est curieux, mais à la lecture de ce texte (tout comme d'autres de toi, d'ailleurs) cela me fait le même effet que de lire des textes de Rimbaud... Comme par exemple dans le "bateau ivre" ou les "illuminations"... Il y a là de l'étrangeté, une émotion incomparable à toutes les émotions qui habituellement, nous sont familières ou perceptibles en fonction de notre sensibilité... Des images qui surprennent par leur force, leur mouvement, leur rythme, leur diversité, et ce qu'elles contiennent et évoquent... Nous sommes là, je crois, dans une sorte de réalité "volcanique" issue des entrailles de la terre et qui "percute" le ciel, une réalité "surréaliste", complexe, nuancée...C'est assez "impressionnant" je dois dire, d'autant plus que dans l'univers littéraire actuel, il semble plutôt que l'on "fasse dans une sorte de facilité qui en fout plein la vue" (mais se révèle après coup,vide et dénuée de sens)...


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