Jean-Pierre Simeon - Le testament de Vanda

Une voix, un fil, une oreille. Le récit bouleversant de cette mère qui parle à son bébé. Tu dors, Belette ? oui, Belette dort, mais elle entend la voix de sa mère comme je l'entends dans mes oreilles, jusqu'à l'oubli des gens alentours, jusqu'à l'oubli du brouhaha plus loin, là où ceux qui n'écoutent pas ne savent pas qu'ils ont raté le billet pour l'enfer...

Elle dit, la mère, elle dit l'arbre et le vent, le vent qui mange tout, même Yvo pendu au bout de la corde, la corde au bout de la branche, parce que la guerre là-bas, loin pas si loin, dans l'un des pays Balkans. Yvo qu'elle aimait et qui l'aimait, de cet amour comme un conte au milieu des déchirures humaines, comme un conte achevé au bout de la branche, au bout de la corde et le vent, le vent qui mange tout...

Elle dit qu'ils étaient trois, un gros, un sec, un chauve. Et ce qu'ils lui ont fait dans la grange qui sentait le mouillé et le froid, avec leurs yeux, leurs mains et tout le reste, et le cauchemar revient en boucle, le gros, le sec, le chauve, leurs yeux, leurs mains et tout le reste...

Elle dit qu'il y a pire que la main qui s'en va sous la jupe pour fouiller, elle dit qu'il y a les yeux qui regardent ses yeux, qui trouent ses yeux, et qu'en une seconde on peut mourir d'un regard qui vous regarde comme ça... et les questions et les ordres, dans la brutalité et la menace : donne ton nom ! Tu viens d'où ? T'as des papiers ? Et tu l'as fait avec qui, ce gosse ? Elle dit qu'elle n'a rien dit. Qu'elle a juste craché à la gueule du type bien propret dans son uniforme fraîchement repassé par sa mère... sa mère qui vit encore, elle... quand il traite Vanda de sale pute...

Elle dit qu'elle apprend à mendier, qu'elle apprend à ses mains comment se tendre pour mendier parce qu'il faut manger, sur cette terre qui n'est pas la sienne maintenant ici. Elle dit que la vieille qui est passée sans la regarder, c'était pire que si elle l'avait vue mendier, parce qu'elle n'existe pas dans les yeux de la vieille.

Elle dit qu'elle ne chante plus jamais, depuis que sa terre a saigné. Elle dit qu'elle a chanté une fois, devant eux, mais que ce n'était pas de la joie, hein, parce qu'on ne chante pas toujours pour la joie, on chante des fois pour refuser, pour se donner le courage, par fierté, par provocation, par plus rien à perdre, et que quand on n'a rien à laisser à son enfant, c'est encore le plus beau des cadeaux, le plus vrai. Elle dit qu'elle ne chante plus, qu'elle n'arrivera pas à lui chanter cette chansonnette parce qu'elle est trop douce, trop paisible, après tout ce sang et ces larmes là-bas...

Elle dit qu'Yvo était beau, et que le vent mangeait leurs baisers mais qu'il ne les tuait pas, elle dit que l'amour était bon et que plus jamais...

Elle dit qu'elle ne retournera plus jamais là-bas, qu'elle n'a plus de destination, elle dit à quoi bon quand il ne reste plus rien, ni même les souvenirs jolis trop torturés par ceux d'après, les sanglants...

Elle dit : Belette, ne quitte jamais tes chaussures. Il faut dormir avec tes chaussures. Te laver avec tes chaussures. Manger avec tes chaussures. Toujours garder tes chaussures. Pour partir, pour fuir, pour l'ailleurs, pour toujours. Garder tes chaussures.

Elle dit que sa mère n'a pas pleuré quand ils ont trouvé Yvo au bout de la corde, au bout de la branche. Qu'elle avait épuisé toutes ses larmes, celles qu'on a en réserve en naissant, pas une de plus pas une de moins, parce qu'on avait tué son mari, violé sa fille, torturé ses frères, alors elle n'a pas pleuré, elle est resté serrée dans sa robe noire par dessous son tablier noir. Et Belette, si un jour tu rencontres une vieille femme qui ne te sourit pas quand tu lui souris, une vieille femme en robe et en tablier noir, il faut lui parler, lui parler, lui parler, et l'aimer, l'aimer plus fort encore...

Elle dit qu'elle n'ira pas plus loin. Elle dit : Belette, tu n'es pas née de mon amour, non. Tu es née du gros, du sec et du chauve. Elle dit qu'il n'y a plus d'amour, jamais, pour elle puisque le vent a mangé Yvan au bout de la corde au bout de la branche.

Elle dit : garde tes chaussures toujours, Belette...

Et puis elle ne parle plus.

 

 

Une femme de l'Est raconte à son bébé comment elle s'est perdue dans le présent d'une grande ville de l'Ouest. Elle nous place en témoins, peut-être à charge, de cette histoire qui comme l'indique l'auteur, est celle de tous ces hommes sans patrie, sans papiers, sans logis, sans droits, sans avenir, ce peuple d'ombres effarées dont nos sociétés ne savent que faire.

Soit une histoire banale de notre temps : une femme avec son bébé dans un Centre de rétention. Elle a tout traversé : la guerre, l’amour perdu, le viol, les frontières interdites, l’errance, la misère, le rejet. Elle ne peut plus rien, ni le pas en arrière ni le pas en avant. Elle a décidé d’en finir puisqu’elle n’a plus lieu d’être. Son legs à l’enfant : sa disparition, l’absence définitive qui est effacement de trop de douleurs, d’humiliations, de trop de mémoire.

Je n'ai pas lu ce texte, je l'ai entendu. Délivré de la bouche à l'oreille par la compagnie Ecrire un Mouvement.
Des mots crus, âpres, tendres, suppliants, des mots d'horreur et de bienveillance, des mots de blessures et pire, des mots d'adieu chuchotés, criés, vomis, tremblant dans l'impasse de l'impossible vivre après tant de souffrances, vous savez, la guerre et ces atrocités, lorsqu'il ne vous reste plus que l'ombre des murs dans la chair...

A la fin du dernier mot, je suis sortie pleurer.



09-10-2010 | 1961 vues

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Commentaires


Romane
le 23-09-2011 à 10:56:50
C'est quand même pas tous les jours qu'on se fait réveiller par un auteur. Ce matin, quand j'ai décroché le téléphone et que Jean-Pierre Siméon s'est présenté à l'autre bout du fil, je dois dire que je suis radicalement passée du somnambulisme au plein réveil.

Depuis quelque temps, je me suis attachée à la remise en forme du Testament de Vanda, dans le but d'en faire quelque chose sur scène. Il fallait donc situer la ponctuation, construire les phrases, faire les paragraphes. Ce boulot effectué (assez facilement grâce à plusieurs lectures du recueil durant ces derniers mois, le soir dans mon lit) devient donc sans qu'un seul mot soit changé ni déplacé, un texte techniquement lisible par un comédien sur scène.

J'ai contacté son éditeur il y a deux jours, immédiatement reçu une réponse m'informant de ce que ma demande était acheminée vers Siméon, et ce matin... retour à la case premier paragraphe.

Nous avons donc conversé un moment. Il m'a bien sûr posé des questions sur mon projet scénique (que je ne dirai pas ici). Je lui ai raconté dans quelles conditions j'ai rencontré son écriture, il était aussi intéressé de savoir comment j'avais perçu l'interprétation de la troupe de Pau. Bref, nous avons conversé tranquillement.

Toujours est-il qu'il m'a donné son accord et que je n'ai plus qu'à contacter la SACD.

Après quoi, je me mets au boulot, parce que cette fois c'est moi qui serai sur scène avec trois autres personnes, et en attendant la sortie du spectacle nous nous sommes échangé nos adresses mails.

Merci, Monsieur Siméon.
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