OcreBleu - Gérard Feyfant

J'ai rêvé d'un artiste au bord de l'eau. Il trempait son pinceau dans le ciel pour donner le bleu au lac...
J'ai rêvé d'un artiste au bord du ciel. Il trempait son pinceau dans le lac pour donner le bleu sans nuage, le bleu profond, le bleu de la main qui le traverse et des yeux qui le transpercent sans jamais l'abîmer...
J'ai rêvé d'un poète qui laisserait la trace de ses pas dans mon ocreOcéan en me racontant son BleuPyrénées.
Alors un jour, il était une fois.... Gérard.
Romane


TU VERRAS !


16 heures le 23 septembre 1959. Le brouillard s'est levé. Il enveloppait tout. Je tiens ta main serrée dans la mienne. J'ai peur de ce monde qui m'entoure et suis émerveillé. La rue est baignée d'une lumière éblouissante, elle n'est plus un tunnel opaque. Les contours de toutes choses y sont d'une bouleversante précision. Affiches placardées sur les murs, enseignes de magasins, l'écriture est partout dans la rue, autour de moi. Les mots, les phrases n'existaient que dans mon livre de classe, pas même au tableau noir au fond de mon brouillard. « Grand meeting avec Yves Péron au Casino de Paris » « André, le chausseur sachant chausser » « Monoprix » « 525 DN 24 » « Autodétermination » « Optique Barral » « Paix en Algérie » : l'écriture est partout.

Je lis avec volupté. Je sais lire et je ne le savais pas. Je serre dans ma main ta main chaude et douce et protectrice. Ne me lâche jamais la main. Le brouillard s'est levé, il enveloppait tout. Et je sens sur mes joues des larmes couler que je ne veux pas retenir. Je ne t'avais jamais vue qu'à travers mon brouillard. Tu es belle et tu souris. Je n'avais jamais vu la lumière dans tes yeux. Tu t'agenouilles et me dis : « Mais qu'as-tu donc, tu pleures ? » « J'y vois, maman, j'y vois ! » Je passerai ma vie à m'extasier sur les beautés du monde. Il est splendide et lumineux. Le brouillard s'est levé. La vie sera une palette de couleurs. Un univers à apprendre est là, qui m'enchante et m'effraie. Je lis l'heure à la vitrine de l'horloger. Il est 4 heures le 23 septembre 1959 : pour la première fois, deux verres devant mes yeux myopes m'offrent la vue, m'offrent la vie. Peu importe que les branches de lunettes me compressent les tempes. Je viens de naître. Ma première vision d'enfant qui voit est pour ta jupe à fleurs et nos mains enlacées et tes cheveux noirs et ton sourire. Ne me quitte jamais. Le brouillard s'est levé. Coulez larmes de bonheur, le monde est beau. Je viens de naître. « J'y vois, maman, j'y vois ! » comme un premier cri.

Agenouillée à hauteur de mes six ans tu comprends, et te viennent les mêmes larmes d'émotion. Tu me serres dans tes bras, m'embrasses et se mêlent nos larmes. Et ta voix tendre et douce qui me dit : « La vie est belle, tu verras !».

Gérard Feyfant

* * *

LES MOTS POUR LE DIRE



Mon grand-père m'a légué, de son vivant, une boîte à biscuits. J'avais quatorze ans. Une belle boîte carrée, en fer blanc. Je dirai une autre fois le trésor qu'elle contenait. Sur le couvercle était gravé, en relief : LEFEVRE UTILE. Longtemps ces mots me sont restés mystérieux. Ce n'est que bien plus tard que j'ai fait le rapprochement avec les gaufrettes LU qui m'étaient pourtant familières et que j'adorais, moins pour leur croustillant et leur goût vanillé que pour les messages qu'elles délivraient.

Un jour, l'une d'elles me confia : JE T'AIME. Grignotant ce délice, je pensai très fort à mon amoureuse secrète - tellement secrète qu'elle-même ne savait pas que je l'aimais. C'était certain, ma Dulcinée s'exprimait par les gaufrettes. Concentré, les yeux fermés, j'en piochai une seconde. Elle me présenta d'abord sa face vierge de message, striée en losanges. Le suspens était intenable. Horresco referens ! (1) Retenant ma respiration je la retournai fébrilement, pour découvrir stupéfait les trois mots magiques et inespérés : A LA FOLIE ! Je remerciai les augures en une incantation connue de moi seul. C'était décidé : dès le lendemain au collège, je lui avouerais : « Moi aussi ! ».

Et croquai goulûment le paquet tout entier comme un fruit défendu.

Le lendemain matin, dans le bus qui nous conduisait au collège, je m'assis à ma place habituelle, afin de ne pas éveiller l'attention. Elle en fit de même, probablement, me dis-je, pour la même raison. Notre amour ne devait pas éclater au vu et su de tout le monde : nous eussions fait trop de jaloux. Assis deux rangs derrière elle dans la rangée opposée, je jetais de fréquents coups d'œil dans sa direction. Elle allait bien se retourner, me lancer à la dérobée un regard qui supplierait : « Pas maintenant mon amour, prends patience ! » Elle n'en fit rien, ce dont je lui fus reconnaissant. Les femmes savent rester maîtresses d'elles-mêmes quand elles brûlent de devenir les nôtres. Dont acte.

Mon affaire se présentant bien, je décidai d'attendre le moment opportun. Un trimestre passa, durant lequel je ne la quittai pas des yeux, osant parfois me tenir à moins de quarante mètres d'elle. Je remarquai à cette occasion que les filles passent beaucoup de temps en grappes, à rire sous cape. Quand la vie est si grave ! On doit être sérieux, quand on a quatorze ans ! Un matin enfin, dans la cour de récréation quasi déserte, ma patience fut récompensée : elle était seule et avançait dans ma direction. L'occasion rêvée ! Il fallait en finir ! Je marchai d'un pas décidé, rouge jusqu'aux oreilles - je le sentais à la chaleur qui me gagnait tout le visage. Parvenu à sa hauteur, tête baissée, n'osant la regarder, je lui jetai dans un murmure à peine audible : « Moi aussi !» et, accélérant le pas, je passai mon chemin. Je la devinais s'arrêtant net et se tournant vers moi.

Une telle audace l'avait estomaquée, médusée, suffoquée. Elle me dirait plus tard combien j'avais été fou de déclamer ainsi ma flamme au milieu de trois cents collégiens, quand elle était si timide qu'elle n'avait su s'adresser à moi qu'à travers des gaufrettes ! Alea jacta est, elle n'en pouvait plus de passion contenue : elle serait mienne pour la vie.

Sa réponse, si elle ne tarda pas, ne fut pas celle que, confiant en notre amour, j'avais envisagée. Quelques minutes plus tard, en classe, elle passa devant moi et me lança : « Tu parles tout seul, maintenant ? ». Et s'assit à sa place pour ne plus s'adresser de toute l'heure qu'au professeur, en latin s'il vous plaît. Intelligenti pauca ! (2)

Au moins m'avait-elle adressé la parole pour la première fois en trois ans de vie collégienne commune !

A quelques jours de là, les vacances survinrent sur cette demi-victoire prometteuse. Je ne la revis plus et je ne sus jamais si elle m'aimait un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… ou davantage.


(1) Je frémis en le racontant
(2) A qui sait comprendre, peu de mots suffisent

Gérard Feyfant

* * *


Article ajouté le 2007-06-21 , consulté 365 fois

Commentaires


Cromagnon le 12/09/2009 à 16:58:42
Je connais bien Gérard, depuis sa naissance : c'est mon fils et il a du talent.
Romane site : http://liensutiles.forumactif.com/index.htm | le 26/07/2007 à 14:41:41
Ce n'est rien de le dire. Gé me donne autant de bonheur que Baricco, c'est dire ! Je trouve un mélange de tendresse, d'élans, et de pureté dans l'ensemble de ses textes, que je l'ai aimé tout de suite.
filo site : http://filo.bloxode.com | le 26/07/2007 à 14:06:33
Gérard est une des plus belles plumes en prose qu'il m'a été donné de découvrir cette année (hormis quelque gratteuse de petits mots).
Ici en quelques lignes, quelles émotions nous sont livrées!
Bref quel talent.
Zoé le 22/06/2007 à 01:37:58
"Tu verras"
Tu quoque fili mi !
L'émotion passe bien, c'est plus qu'une émotion c'est l'éblouissement !

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