Alphabet d'un homme de coeur - Daniel Le Gourrierec
Il est de ces coeurs généreux, de ces écoutes belles, il est de ces attentifs à ce qu'ils tiennent entre leurs mains, il est de ces donneurs de mots au sens authentique, il est de ces regards sans fanfreluches, de ces regards dont vous savez lorsqu'ils vous regardent, que c'est bien vous qu'ils voient et non leur monde à travers vous...Il est de ces Etres auxquels on tient parce qu'ils sont ainsi, et pas autrement.
A toi, Daniel, pour tout ce qui précède. Entre autres.
Romane
D'un Breton à un Périgourdin
Le coin de ceux qui causent breton, ici, avec.
Loin de nous l'idée de nous créer des histoires avec les périgourdins, que ces gens-là, on sait même pas comment qu'on cause avec, Dame!
Ça a paraît-il des affaires à dire avec des « lébérous » qu'y crient « Ohu! » en ingurgitant du milladiou» et qu'on comprend même donc pas c'qu'ils baragouinent!
Au dernier pardon de Pleugadic, j'y ai touché deux mots à Monsieur not'recteur, qui m'a dit, « Santez Maria Bénidget! que ça n'était point du latin non plus, c't'affaire-là! »
Alors dame? que je me suis bien demandé comme ça dedans moi-même, comment je vais t'y donc me faire comprendre de c't' engeance, moi qu'a pas appris le français?
- Ma Doué de ma Doué de Malatouille! Où c'est t-y donc que tu veux aller te fourrer, mon pauv' Daniel! Qu'on m'a alors reproché!
- Au lieu d'aller courir la gueuse, tu f'rais bien mieux d'aller étaler le goémon sur le champ sinon, c't'année encor, on n'aura pas beaucoup de patates… Dame avec!
J'étais malheureux pour les patates, mais :
- J'ai quand même bien le droit de voir du pays à mon âge! que je leur ai répondu à la paroisse.
Sans trop insister, vu qu'ils auraient bien été capab' de m'empêcher de mettre une prochaine crêpe dans ma schulatte , les gachts-là même qu'ils sont tous jaloux de tout ce que je fais !
- Va pas là-bas! qu'on m'a répété, paraît que c'est un pays rien que sauvages, ils connaissent même pas l'ardoise, ils mettent de la terre sèche ou des cailloux sur leurs toits pour pas que ça pleuve dedans chez eux.
- Des cailloux sur les toits ? vous me prenez tous donc pour un beudgec! que je leur ai répliqué pour faire le fanfaron. Mais, …
… en fait d'ardoise…, je me rappelais trop de la valeur de celle que j'avais laissé au café de la mère Bihan, le seul jour de ma sainte existence, où j'avais eu un peu soif.
- Je paierais mes dettes le jour où je serais riche, que je me suis encore dit!
J'ai bu ma dernière bolée de cidre, j'ai fait mon baluchon, j'ai sorti mes botocoëts neuves que j'avais gardées dedans le banc-coffre pour faire mon Tro breizh l'année d'après avec, et ch'uis parti ! dame pour sûr!
Quand on est jeune, on se croit malin: je savais pas que c'était si loin! ……Avec !
Voilà ce qu'il en coûte à çui-là qui fait pas confiance dedans les siens.
Aussi, pour sûr, vous vous doutez bien qu'à c'tâge avec, j'avais trop de fierté à l'intérieur du dedans de moi pour faire demi-tour.
J'ai donc arrivé, clopin-clopant, dans leur forêt où se logeait leur garcier de « lébérou »,dame!
C't' un drôle de pays que si, même que je le racontais devant le calvaire de Saint Guénolé, on me croirait pas ! : Y'a pas de patates là-bas! Ils y mettent du maïs partout pour leurs canards !
J'y ai goûté : c'est pas mauvais, surtout qu'ils vous servent ça avec de leur gwinn ru qu'est pas trop piqué quand bien même que le phylloxéra s'y est attrapé dans la moitié de leur champ ! Ils font même leur chulatte avec : c'est « chabrol » qu'ils disent, mais y'a pas de lait ribot et y'a pas de crêpes ! Man Douaï !
L'aut' jour que c'était déjà, la Saint Yves, voilà t-y pas qu'ils viennent me voir !
- Faudrait que tu deviennes notre ami, qu'ils m'ont dit, un ami de la Lauze !
- Qu'est-ce que c'est que c't' affaire ?
- C'est comme chez toi, un dolmen, on se réunit tous en cercle sous un toit de pierre et on est ami. C'est simple, il suffit juste de payer une modeste cotisation.
Je les avais vu venir : je suis breton, je suis pas beudgec ! ils en voulaient à mes patates : Leur caillou, je le leur ai payé avec des sous européens !
Daniel Le Gourriérec
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Eden
Poutres qui, nullement, vos beaux yeux obstruaient,
Où ton regard ranimant les cendres de ma paille,
Cohabiter avec un couple de castors n'est pas de tout repos : ce genre d'animal n'existant que pour son propre confort. Peu leur chaut les autres espèces, ces messieurs-dames font dans le cocooning. Chercher à les apitoyer sur le sort de plus mal logés, équivaut à mendier l'hospitalité pour un boat-people à un militant du Front National.
-Il existe des préférences ! : nous répondent-ils invariablement.
Pourtant, à en croire leur notoriété, ce sont là de divines créatures. Charmantes. Très intelligentes. D'habiles travailleurs. Les milieux écologistes eux-mêmes, qui pourtant ne poussent pas à la croissance, vantent leur opiniâtreté au travail. Par l'édification d'une multitude de barrages, ces architectes de génie complexifient à loisir les cours d'eau, développent les écotones au sein de la ripisylve et un savant entrelacs de nombreux chenaux d'étiage inondent les parcelles jouxtant leurs luxueux logis, créant ainsi des zones humides où se développent et pataugent dans un bonheur boueux des populations entières de batraciens. Il existe par ailleurs toute une faune ailée qui ne pourrait en toute décence se reproduire si ces démiurges à queue plate ne concevaient par ces marais artificiels des édens propices à tant de nidifications. Eux-mêmes, dans le secret des branchages amoncelés, s'aménagent d'authentiques petits nids d'amour juste au-dessus de l'eau dont le doux murmure berce une progéniture exerçant déjà sa fine dentition sur la tendre écorce des saules avant que de ne s'attaquer véritablement aux bouleaux.. Non ! Tant qu'ils se trouvent dans leur habitat, on ne peut convenablement reprocher à ces industrieux pantouflards de desservir leurs proches. Au contraire, plus d'un les respecte. Les admire. Les adore. Ce serait, selon certains voisins de résidence, de véritables bienfaiteurs de l'Animalité !
Or, le jour où vous devez leur rendre service, vous vous apercevez qu'ils sont chiants comme la pluie! Chiants comme cette mission de sauvegarde animalière que j'avais moi-même contractée et qui se présentait cet après-midi-là sous les plus mauvais auspices. Sous mon ciré jaune, j'étais depuis longtemps trempé jusqu'aux os. Il avait fallu, comme d'habitude, curer toutes les cages, vidanger le lisier des enclos. Abriter le fourrage qui, prenant l'humidité malgré tous mes efforts, moisissait avant que d'être consommé. Installer des bâches au-dessus des grilles ; bricoler des gouttières ; inventer des parapluies improbables pour les girafes puisqu'il était dit que cette fichue météo devait à nous tous, nous pourrir la vie. Depuis l'aube, je parais au plus pressé et le crépuscule qui, du fait des nuages noirs débutait avec l'après-midi, me voyait encore me démener comme un beau diable, si vous me permettez l'expression. D'ailleurs, il ne fallait pas que je m'arrête! Mon activité incessante était seule apte à me réchauffer, je n'avais plus un seul rechange et j'appréhendais l'approche de la nuit que nous passerions, ma femme et moi, à grelotter dans les bras l'un de l'autre.
-Cette pluie, tu dois la prendre comme une bénédiction! : M'avait lancé le patron pour mieux me vendre l'affaire. Cette légère perturbation : c'est un plan fait rien que pour toi. Si tout se passe comme je l'ai prévu, tu seras gagnant sur toute la ligne !
Quand vous répondez favorablement à l'appel d'offre d'un tel chantier, l'inconnu demeure dans les délais. Pourtant, j'étais certain de mon calendrier. La veille, j'avais relâché un oiseau. Un seul … Pour voir ! Ce n'était pas prévu dans le contrat, mais prenez-le aujourd'hui comme un geste d'impatience de ma part ; c'était un jour de trop, j'étais à bout : cela faisant exactement quarante et un jours et quarante nuits que nous étions tous là à attendre la fin du … C'est le bruit qui m'a alerté alors que je sacrifiais notre dernière serviette éponge pour frictionner les otaries. Un craquement sourd. Pour une fois, ce n'était pas un éclair, la pluie venant brusquement de cesser. Non ! Ca venait d'en bas, de la cale. Les deux castors m'y attendaient. Au sec, sur la plus haute marche. Fiers de leur travail de rongeurs. L'eau rentrait à grands flots par la voie énorme qu'ils venaient de creuser dans le fond de la coque. L'Arche sombrait. Avec de l'eau jusqu'aux épaules, je me suis encore mis à colmater la brèche avec tout ce que je trouvais sous la main.
Daniel Le Gourrierec
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