La guerre des majors - Fredleborgne
Il est libre, Fred.
Libre.
Sans doute sa liberté me porte les conclusions que je connais déjà ; nous sommes du même monde.
Romane
* * *
Dédié à Romane.
En précurseur à un projet pour le libre en cours.
Rappelle à quel point la liberté est fragile aujourd'hui
Et paradoxalement édité avant une nouvelle sur un personnage totalement opposé déjà commencée et toujours inachevée.
Et dès la V2 d'ILV, elle rejoindra sa place dans le recueil de nouvelles du Net
Nul ne sait comment il avait eu cette idée là ? Mais chacun est libre et il ne faisait de mal à personne.
Cet homme seul, propriétaire d'un studio, s'était emmuré vivant à l'intérieur. Il n'avait pas de fenêtre, un mobilier austère, et il y avait une trappe suffisante pour laisser passer de petits colis.
Il avait une webcam, un ordinateur et depuis cinq ans gérait ses affaires et quêtait sur le Net.
Ses quelques économies avaient dans un premier temps fondu.
Puis les dons avait commencé à lui parvenir car certains journaux avaient parlé de lui. Il y eu même des imitateurs et des escrocs.
Grâce à son forum et ses contacts, il avait ensuite survécu. Les internautes pouvaient même payer directement ses fournisseurs en nourriture, ou son gestionnaire bancaire chargé des impôts, des charges etc...
En tant que prophète, il pronait l'art libre, le partage et la solidarité. Il fustigeait en bloc la société de consommation, les grands groupes industriels, les médias mensongers, les politiques corrompus, le racket au niveau mondial de l'industrie du disque et du cinéma... Enfin, il se lamentait sur l'abrutissement généralisé de la masse et son manque de réaction face à ses exploiteurs.
Mais les mouvements internautes s'épuisaient à tenter de recruter sous leur bannière des internautes par nature très volages pour être enfin représentatifs au point de vue existence.
Les théories et les combats, c'est bon quand on est jeune et quand on a le temps. Seulement les principaux administrateurs des forums les plus en vue finissaient un jour par jeter l'éponge pour se consacrer à leur propre vie. Et les héritiers finalement se dispersaient rapidement le plus souvent...
Les nouveaux forums peinaient à trouver un noyau d'allumés capables de gérer le site. De plus les coût d'hébergement, aux mains d'entreprises privées avaient quintuplé, sous prétexte que les sites internet faisaient beaucoup d'argent en général, grâce à la publicité ou à la vente. Donc les hébergeurs voulaient aussi leur part du gâteau. Les petits sites qui ne faisaient pas d'argent donc disparaissaient très vite en général. Il y avait quand même des forum sponsorisés mais la « liberté sur le Net » était un sujet systématiquement boycotté. L'ère du forum perso, surtout avec les attaques judiciaires permises par une réglementation internationale rigide (dont certains articles de lois sur la confiance de l'économie numérique en France qui responsabilisaient à fond l'administrateur du site) permettait à n'importe quelle personne morale de porter plainte et forçait les institutions judiciaires nationales à condamner pénalement et fortement les administrateurs et les modérateurs en ligne au moment de l'infraction, plutôt que l'auteur du propos déplacé, souvent un déséquilibré d'ailleurs.
La loi DADvSI révisée permettait aussi de condamner tout administrateur pour contrefaçon en cas de « citation non autorisée » d'un texte, et les dommages et intérêts étaient élevés.
Chaque forumeur ne voyait donc son post affiché qu'après lecture d'un modérateur responsable.
L'ascète était modérateur et animateur sur plusieurs sites.
Il perdit quand même de l'argent pour des procés où il fut jugé par contumace.
Il vint un moment où les dons vinrent à s'avérer insuffisants.
Il dut alors tirer la sonnette d'alarme, mais dans le même temps abandonner ses fonctions de modérateur qui commençaient à lui coûter cher.
Il continua tout de même à alimenter son site en nouvelles, romans et essais, mais dont la distribution dans tous les formats compatibles avec la dizaine de livres électroniques en e-papier concurrents était gratuite, bien qu'il était signalé, qu'un don pour sa subsistance, voire pour son existence, était le bienvenu.
Il retrouva espoir quand un internaute plus teigneux que les autres proposa aux survivants du Libre de s'allier dans une communauté de sites, de rationaliser leurs ressources, et d'utiliser , pour mettre en avant leurs contenus et de rallier des internautes à leur cause, les mêmes méthodes que les sociétés commerciales qui les étouffait à chaque fois qu'ils atteignaient une taille moyenne. Il s'impliqua donc à fond dans le recrutement des modos, des programmeurs de sites, des contacteurs d'internautes, des responsables locaux pour les actions citoyennes, et pour la motivation de tous.
Il servait aussi d'arbitre ou de modérateur dans les comités de discussion où les différents super-admin tentaient de prendre la direction de l'ensemble, chacun contrôlant des pans différents de la communauté. Il n'obtint pas pour autant une des rares places salariées sous prétexte qu'il ne se déplaçait pas pour les réunions ou dans les manifestations.
On lui doit ainsi quelques livres repris par les studios hollywoodiens depuis sa disparition comme « L'attaque des zombies kamikazes », « Du rififi chez les fifilles », « Un mariage incertain », « Pour quelques kilotonnes de plus » et l'irrésistible « Gags à gogos de gros gugusses gagas ». N'ayant pas d'héritier, ses oeuvres versées dans le domaine public furent rachetées pour un prix modique à l'état français qui en était devenu l'ayant droit selon la loi, et générèrent quelques milliards d'euro-dollars de bénéfices sur le compte des majors qu'il avait combattues durant sa vie.
Alertés par le directeur de la supérette livrant les marchandises à l'ascète, les habitants du quartier s'émouvèrent de la situation précaire du co-propriétaire à la porte murée.
Ils se cotisèrent pour régler l'ardoise et assurer un minimum d'alimentation à leur voisin.
Celui-ci pu donc continuer cahin-caha son action pour défendre la liberté.
Pas si ascète malgré tout car il vécut semble t-il une idylle platonique avec une admiratrice énamourée durant quelques mois par webcam interposée. Mais un soir, emmenée par des amies, elle sortit en boite, et rencontra l'amour, et surtout un sexe tangible, qui mit fin à leur histoire. Elle ne rompit pas officiellement mais elle changea de pseudo et ne prit plus jamais contact avec lui.
Il écrivit alors quelques merveilleux poèmes, très désespérés qui furent rachetés par un grand site de rencontres pour illustrer le désespoir de ceux qui avaient bien besoin de ses services pour que « plus jamais ça ».
Il put ainsi changer d'ordinateur et eut un abonnement à vie sur ce site, mais jamais il ne trouva une autre romantique platonique. Il poursuivit tout de même ses activités au profit du libre, mais si il demandait toujours des dons, ses
interlocuteurs habitués ne versaient pas ou plus, et n'y voyaient aucun mal.
Son gestionnaire avant de "le laisser tomber" lui avait obtenu le RMI, mais celui-ci ne couvrait que les dépenses d'abonnement, d'eau, d'électricité et surtout de net. En effet son abonnement, comme son hébergement coûtaient chers, depuis que fortement taxés dernièrement. Ils avaient au bas mot triplé, soi- disant pour indemniser les artistes affiliés à leurs sociétés de "gestion de leurs droits" qui perdaient de l'argent à cause du piratage. Mais en fait, un seul quart de l'argent obtenu leur était réparti. Le reste servait entre autres à payer des "formations" en Amérique à quelques enfants, soit d'artistes reconnus, soit de personnalités loin d'être nécessiteuses, mais toujours à l'affût d'une dépense payée par un autre. Ou bien à organiser des festivals de "spectacle vivant" au bénéfice de quelques uns qui profitaient des retombées en se remplissant les poches.
Le compte à rebours ne commença vraiment qu'à la fermeture pour cause de faillite de la supérette du quartier. Personne ne pensa alors à lui.
Il n'avait plus de famille. Il était ruiné. Dehors, personne ne s'occupait plus de lui. Il n'avait que d'innombrables amis à travers le monde, mais qui ne pensaient pas à la nécessité de lui donner une petite rétribution pour son travail ou ses oeuvres.
Certains jours, il se faisait livrer un peu de pain, du riz et des pâtes grâce à des « coups de fils » providentiels, mais son décompte de droits attribués n'était fait qu'une fois par semaine et ne rapportait en moyenne que pour deux jours de vivres.
Il en mit deux cent vingt quatre pour mourir de privations. Il n'appela jamais à l'aide, et tel Socrate but sa ciguë jusqu'à la lie. L'écriture même sponsorisée ne rapportait pas à ses auteurs noyés dans la masse. La communauté du Libre se déchirait au sein de son comité sans lui, ni le teigneux de départ, remercié depuis longtemps. Elle était sur le point d'être achetée aux actionnaires indépendants qui avaient cru en elle et payé sa réalisation, son fonctionnement, quelques salaires faramineux et des frais de déplacement et de publicité pharaoniques.
Un soir, il paya l'abonnement d'un an à son hébergeur grace à son RMI qui venait de tomber, écrivit son adieu aux internautes et se coucha pour mourir quelques heures plus tard.
Sur la toile, tout le monde crut à un départ volontaire en se méprenant sur cet adieu encourageant pour ceux qui restent et qui n'expliquait rien.
Quand il fut retrouvé, le 5 janvier suivant, ce fut sur l'alerte de la concierge, passée pour glaner quelques étrennes et qui s'étonna de son silence.
Son propre drap fut son seul linceul quand il fut mis en terre dans une fosse commune. Sur son site racheté par les « Bouddhistes de la Grande Europe Elargie », les dons aujourd'hui affluent, bien orchestrés par des spécialistes.
Mais son histoire, cette histoire, n'a t-elle pas été un peu idéalisée hein ?

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