Tempo, tempo - Louis
C'est comme... comme deux musiques qui se rencontreraient, et se fondraient l'une à l'autre dans l'harmonie. Mots mélodie, images de ciel et de sel et la carte du verbe au bout des doigts, Louis, toi qui les précèdes et qui les suis, toi qui les invente, eux qui te font Poète, eux issus de toi et toi en eux... je t'ai rencontré ainsi, à l'aube d'une marée sans début ni fin, quelque part sous le ciel que traversent les oiseaux. Une plume. La tienne. Beauté !Romane
* * *
Tempo, tempo
La partition est ouverte sur le grand pupitre dressé, solitaire. Au souffle du vent, oscillent doucement, tremblent, palpitent les feuilles à musique. Elles se soulèvent, légères. Les notes frissonnent au souffle de l'air.
Pupitre au centre d'un pré. Un tissu d'herbes folles.Une étoffe posée sur le sol, carré vert, notes de terre, touffes de sons. Interprétation.
Excavations. Tempo, tempo.
Racle, fore, excave le sol, excavateur, bat, en mesure, en démesure, fore, excave le sol, bulldozer. Troue, râpe, râpe encore, la terre, sol, tout au bord du tapis vert, crochent, crachent, terre, accrochent, décrochent, près, tout près, du pré vert, excavatrices, chargeurs, niveleurs, grondent, vrombissent, ronflent, rugissent. Assourdissant.
Carré cerné de noir, sol tremblant. Secousses, spasmes, convulsions. Vibre sous les mécaniques.
Piano. Piano.
Sonnent, dansent, les promesses naissances, sonnent, dansent, promesses douceurs, résonances, et sonnent, dansent, temps douces heures, renaissances, temps de liesse, effleurements et caresses, joies en puissance.
Un enfant naîtra dans une vie qui ne fait pas de bruit, dans une vie comme un long film muet. Silence.
Tempo. Tempo.
Partenaire de l'essentiel, il est arrivé, maestro. La musique, maestro. Musique ! Debout face au pupitre, seul dans le champ vert, tenue altière, il lève les bras, un petit bâton dans la main, léger. Debout, dans les doigts la baguette à musique, les gestes souples, amples, il bat la mesure, les bras rythment une cadence, une mesure, et tout l'univers, et toutes choses, et toutes vies accordent le mouvement qui emporte, le devenir dans les âges, la danse immanente au matin des choses, jusqu'au soir des êtres, jusqu'à la nuit, jusqu'au fond des âmes dans leur balancement obscur, toujours obscur, jusqu'aux mondes matins que suivent toujours les nuits enfouies aux décombres des jours.
Tempo, tempo, maestro, en habit de gala, queue de pie, brasse les airs de quatre sous et d'extrême existence, gestes d'extrême élégance à tresser les horizons, à la pointe de son bâton, à musique, à chanson, à cueillir toute vie, lancer ses fibres, allègrement, dans le son qui va, saute, danse, d'un instant à l'autre, mille moments, mille saisons de notes en flocons légers, ou de notes printanières, légères, au creux des âmes solitaires, terres sonores, en tous décors d'aubes mélodiques, à l'accent de jours cantabiles.
Maestro. Maestro de l'orchestre aux quatre vents, maestro du choeur des soupirs de temps présents et à venir, de souffles longs sur les années en marche, maestro, tout se joue aux bords des rives sonores, aux limites de l'ouïe, du sens, entre bruit et silence. Plus fort que le vent, plus fort que tout effort, plus fort, plus profond encore, le son, la musique, autour du pré vert, où se tient toujours le pupitre dressé, solitaire.
Constructions. Tempo. Tempo.
S'élèvent les sommets de bétons, au pourtour du carré vert, l'environnant, le cernant, mordant ses côtés chantants, ses côtés gazons, invasion. Maçons. Compositions. Immeubles jaillissants, immenses, maisons, terrasses de nuages. Concentrations. Vies solitaires.
Dans la clairière aux grands airs, un pupitre, une partition, une baguette, deux mains façonnent les palais de majoliques sonnantes, bleutées, azurées, les bras enlacent le firmament, un habit noir, queue de pie.
Piano. Piano.
Deux mains, dans la forêt aux barres droites de béton, deux mains, celles de Raphaël. Deux mains parlent à des yeux qui entendent, grands yeux noirs, profonds, d'un frère aimé, protégé, Joan, enfant du silence.
Elles répondent à la question sans cesse répétée, inquiète, angoissée, question écrite, aérienne, tracée par des doigts agiles sur le papier invisible aux fines fibrilles, lignes de mélancolie enfantine : « Quand ils reviendront, ensemble, maman, papa ? Dis, Raphaël, quand ils reviendront ? Ils sont séparés depuis si longtemps !». Elles répondent, avec des accents émus dans les doigts tristes, qu'il ne sait pas, mais bientôt, sûrement bientôt, ils reviendront, unis, réunis, ensemble.
Tours de béton, donjon des solitudes. Désunions, dissonances. On s'aime, on ne s'aime plus. Parents désunis. Enfances.
Tempo. Tempo. Habitations.
Des yeux d'enfants suivent la tristesse qui dégouline sur les vitres en gouttes lentes, gouttelettes, filaments langueurs, longueurs d'ennui ; des yeux observent un ciel noir, au bord de la nuit, menaçant. Ils perçoivent, au travers d'un rideau de pluie, étonnés, un homme étrange, bizarrement habillé, qui s'avance sur un pré que jamais ils n'avaient remarqué, là au milieu des immeubles élevés, aux grands murs de béton. L'homme s'est arrêté devant un grand pupitre sur lequel une partition est ouverte, toujours ouverte, dans les intempéries, inaltérable, et, incroyable, ses mains se sont levées, sa tête s'est dressée, un prodigieux ballet a commencé.
Tempo. Tempo.
Bras lancés vers le ciel écartent les nuages, les rassemblent en nuées noires, gestes balancés, tout chancelle, le vent, la pluie tournent autour du bâton tendu vers le ciel, baguette au sillage de lumière, elle accroche les éclairs et chaque lueur fulgurante ouvre des mondes éphémères, des crépuscules rougeoyants, d'immenses déserts, de vastes océans, illumine des monts célestes, des plaines et des vallons, de grands troupeaux en transhumance, de grands voiliers en partance. Son corps est une marée, une vague qui se jette dans le vent, dans les nuages, dans le ciel, son corps appelle toute chose qui plie et chancelle. Une tempête, une fureur, une frénésie, des mouvements impétueux pleins de fougue, vivacité dans l'intime de chaque geste, une intensité de braise dans le regard, les cheveux blancs dans le vent. Clignotent jours, nuits, alternent, en mesure, la nuit, le jour, l'ombre, la lumière, défilent, à grande allure, soirs et matins, aubes, crépuscules, midis et minuits. Les mains virevoltent, créent des échafaudages de lunes, les doigts tressent la lumière ; jaillissent des arbres aux branches arc-en-ciel. L'homme est transi de pluie, transi d'infini, en habits noirs, queue de pie.
"Tu vois, tu vois, c'est la musique" : disent les mains de Raphaël à Joan, son frère. Joan, aux mains qui pleurent, aux mains tremblantes, aux mains qui demandent :
- Sortons, allons voir la musique. Je veux aller là-bas dans la musique, je veux voir le musicien, je veux voir l'homme aux mains magiques.
Ils errent tous deux sous la pluie.
Au bout du bitume, encore le bitume, derrière l'immeuble, un autre immeuble, au coin de la rue, une autre rue. Pas de pré tout vert. Pas de pupitre, pas de partition. Nulle part l'homme qui enchante le monde du bout de sa baguette magique. Où est-elle, la musique ? En quel temps ? En quel lieu ? Où sont-ils les paysages fantastiques ? Ici ? Ailleurs ? Où est-il le passage qui mène jusqu'au pré aux herbes qui dansent ?
Joan, prisonnier du silence, Raphaël, emprisonné dans les turbulences de son âme agitée, suivent la pluie qui ruisselle sur les trottoirs, sur la chaussée. Ne montre-t-elle pas dans le chemin qui avance, du ciel à la terre, de la terre au ciel, sur la pente du sol qui l'oriente, la course vers l'horizon des frissons, des sons qui touchent les yeux où coule l'émotion, embués de larmes irisées des beautés de mondes sereins et gais ? Quelle clef de sol ouvrira les lignes où le trop-plein de l'âme emporté touchera le ciel où s'accrochent mille feux entendus ?
Mouillés de tristesse, de pluie fine et froide, sanglots de Joan, pas de musique et maman, papa qui ne reviennent pas, tant d'absences, ils rentrent dans la maison qui les attend, déçus par la nuit tombante, ils n'iront pas jusqu'au bout du chemin, jusqu'au bout des ruisseaux qui dessinent sur le sol les clefs de la scène verte où s'ouvre un ciel.
Derrière les vitres qui percent les murs opaques, tout le jour les enfants guettent, après une nuit aux rêves hantés des images musiques, la silhouette d'un musicien éternel, en qui l'on devine des traits paternels, le retour de l'homme au bâton de sourcier qui vibre, danse, découvre, dans la terre et dans le ciel, au fond des choses, en toute vie, les sources, les puits, les profondeurs d'où coule le frémissement, le frissonnement, le rythme, la mélodie du monde et de la vie.
Mais toujours, devant leurs yeux fatigués, les murs de béton, immobiles, inertes, lourds, sans musique. Dans les rues de la cité, ils cherchent encore, sous le couvercle du ciel gris. Impression monotonie. Soleil manquant. Tout semble manquer de tout. Tout semble une erreur. Ces trottoirs sombres, ces automobiles qui défilent, froides, hostiles, ces passants sans regard. Rien ne chante, rien ne danse, rien n'enchante.
Il y a cet élan, recherche du passage, cette passerelle entre le béton, l'asphalte, le goudron, et le jardin, le pré tout vert, ce champ où naissent tous les chants, ce monde où naissent tous les mondes, ce monde "peut-être à l'envers de tout" a dit Joan avec des signes explicites, volubiles, tracés de ses mains enfantines.
Tempo. Tempo.
Joan, le premier, les a vus, les petits fragments d'absolu, les miettes d'éternité, les paillettes, des papillons circonflexes qui volètent, petites ailes vertes, volètent, battent, au rythme rapide de l'intime des choses, du devenir qui les anime, les altère, les trouve, les perd.
Un papillon, un premier, Joan l'a deviné, sorti d'un pli de la grande voile du jour, du jour la grande voile un peu froissée, chiffonnée, à la dérive la grande voile, sur l'onde aux vagues musicales, grande marée de la, flux de sol.
- Regarde, Raphaël, regarde !
Des mains papillonnent, des doigts se tendent : "regarde ! "
Plus d'un, ils se multiplient, les petits carrés frissonnants, tout verts, partout dans les airs.
Joan les voit, et Raphaël aussi. Joan les suit, et Raphaël aussi.
Tempo. Tempo. Fascination.
Voltigent, planent, comblent l'espace libre, tous battants, tous frappants sur le tambour du temps, chaque seconde, chaque battement, chaque instant. Et tous, ensemble, de concert, se rassemblent, en un moment, pour composer un sol, une terre. Et là, sur le sol, vert, jardin vert, au grand pupitre solitaire, l'homme en habit noir, queue de pie, sans bâton à musique, dans les mains un instrument porté au bout des lèvres, une flûte traversière. Des orifices ouverts par des doigts alertes, sur le tube argenté où vibre l'air, s'échappent, papillotes vertes, les morceaux de sol qui les portent, Joan, Raphaël.
Mains d'enfants muettes, timides. Yeux d'enfants. Poitrine gonflée.
Approcher lentement. Oser enfin. Parler.
Il dit ainsi, Raphaël :
- Bonjour M'sieur ! On ne veut pas vous déranger, m'sieur. Juste voir la musique. Mon frère, y peut pas entendre. Dans l'oreille, il a un gros limaçon, glouton, qui bouffe tous les sons. Comme si c'était de l'herbe ! Le limaçon, c'est un vrai Minotaure. Dans le labyrinthe, il laisse rien passer, c'est un ogre qui dévore tout.
Il ne dit rien, le musicien. Il regarde au loin. Il souffle doucement dans son instrument.
Tempo. Tempo.
Et dans le jardin aux herbes vertes surgissent, en un bref instant, de longues tiges sur lesquelles éclosent, en de multiples inflorescences, des soleils en ombelles, les corymbes de lunes vermeilles, des grappes d'étoiles aux grands pétales d'univers tourbillonnants, corolles vivantes aux teintes changeantes d'un ciel sur l'océan, au couchant du jour, au couchant des chagrins brûlants. Les tiges croissent et se courbent, tout croît haut, très haut, grimpe à l'assaut du ciel sans fond, et tout se replie, se recroqueville, se fane. Tout s'éteint. Tout s'évanouit. Et toutes teintes éteintes, restent, dans la mémoire qui résiste à la nuit, peintes, quelques lueurs, gravés, quelques soleils traversés de pointes noires.
Trottoir. Sans herbes. Joan, Raphaël, dans le soir, dans la cité dortoir, revenus, perdus, égarés le long des rues. Tout entiers en leur mémoire, voguent les souvenirs d'un jardin, entonnoir des songes, miroir d'enfance, paradis perdus, où entonnent leurs chants d'herbes et de fleurs géantes, les harmonies éclatantes.
Dans la rue au loin, un homme immobile, corps tordu, tout petit, et une grande bouche, très grande, grande ouverte, dessine un cri, un grand cri, hurlement d'un visage déformé, grimaçant. Raphaël l'entend, saisi ; Joan le voit, interdit. Image éphémère d'un crieur surgi de la nuit, image évanouie. Mais il y a dans l'âme des enfants, le calme d'un chant.
Candeurs d'aubes des lendemains émerveillés, des matins musiciens. Quête toujours réitérée. Obsession.
Tempo. Tempo.
Retrouver toujours, encore, le temps des émotions, jouer encore avec la musique, cueillir des yeux les bouquets féeriques, les fleurs tonales aux dimensions de cathédrales astronomiques.
Courir dans l'herbe verte, dans les brins d'air, s'allonger dans l'herbe verte, voler dans les airs, oublier.
Chaque jour, leurs désirs se font réalité, Joan et Raphaël retrouvent le chemin du pré. Voisins du musicien, ils courent, volent, se couchent dans les herbes folles.
Moments d'extase, d'extatique volupté, quand plus rien n'est étranger, quand tout est proche et rien ne manque, dans la plénitude de moments scintillants, dans une polymnie florale, qu'accompagnent toujours mille cigales, quand toutes choses dansent et chantent en chorale.
L'homme en habit noir, queue de pie, a repris son bâton de sourcier. De ses mains sourd la musique. Joan s'approche et ses mains osent dire bonjour. Et ses doigts veulent faire parler la musique, et ses mains veulent danser. Joan, face à l'horizon, près du musicien, fait chanter ses mains.
Un instant, il s'interrompt pour faire signe, gestes exclamations, que la musique, ça ressemble à maman.
- Hein, Raphaël, ça ressemble à maman, la musique !
Il reprend la cadence et la mesure, il entre dans la danse, pénètre la musique de tous les êtres, en harmoniques
Tempo, tempo. Pulsations.
Des profondeurs, de l'abîme, des origines, les pulsations, les oscillations, les éruptions, les secousses et les longueurs, les accords majeurs, toutes présences, ponctuels, en durée, perpétuels. Au diapason. Avec chaque goutte de rosée des matins clairs, avec chaque feuille des arbres au seuil de l'hiver, avec chaque étoile au fond de l'univers. Le pouls du monde au bout des doigts, la vie exaltée au fond de soi. Ces pensées vibrionnantes, qui courent sur chaque instant scintillant, sur chaque seconde, parent d'un monde.
Joan aux mains qui dansent, et dansent au fil de l'onde qui recoud, chaque chose raccommode, les oripeaux d'un monde d'usure et de démesure, rapièce l'habit déchiré, musique, la tunique des divinités oubliées.
Joan, tes mains dansent, et tout désormais t'obéit, tout obtempère, la musique, ton repère, ta famille ; tout danse aux bouts de tes doigts, et la musique qui sourd des doigts musiciens remplit le silence.
Pour la première fois, tu as levé les yeux sur la partition posée sur le grand pupitre du pré, et tu les as vus, sur la grande portée, les nuages, en formes rondes, couleurs blanches et noires, tu as vu les silences, et la pluie des traits verticaux, tempo, tempo, où les lignes d'une vie s'accrochent.
Louis
* * *
Le moulin
Un élan, une envolée, une traversée des grandes nasses du nord ; un trait tracé, ligne, fuite, lumière, dans le clair-obscur de la vie ; un passage sur nuages en suite de rives sans remords ; un vol encore par-dessus les grandes coupoles turquoises, les pontons de lune sur la mer ambrée, étincelante, en occasions de soleil, en marines perlées d’encre sillages découvertes sur des formes éblouissantes. Sombrer, se relever, de mourir à vivre, de fil bleu en aiguille outremer, de grilles jusqu’aux horizons découverts. Passer, traverser, voler, marcher encore, à l’aurore aux pelures de soleil en oranges amères, en granules de lumières, et courir derrière le matins gris, près du ressac d’un passé attenant à l’aube, à toutes frontières, et s’arrêter un instant, juste un instant. Retenir son souffle, contempler l’aiguillage vers la vie vers la mort jusqu’au dernier instant de l’éphémère, écouter en sourdine l’écho des mots paradis, et repartir dans les algues bleues du ciel maritime jusqu’à la dernière touche du firmament, la dernière teinte, bien après le bleu, la dernière clarté, bien après l’éblouissement.
Et enfin. Enfin l’apercevoir. Le moulin de pierre aux grandes ailes de vent.
S’approcher lentement aux pas des songes éveillés. Le contempler longuement. Ne pas s’éloigner. Il tend ses bras au sommet d’une colline. Il emporte le ciel dans ses immenses voiles, il accroche les nuages au bout de ses grandes pales. Ses ailes embrassent le jour, caressent la lumière. Ses ailes gracieuses, légères.
Il tourne, tourne encore, tourne toujours. Le grand moulin. Le moulin à moudre les grains de temps.
Suivre des yeux le mouvement lent des planches dans le vent.
Il tourne encore, il tourne toujours sur la colline, verte, silencieuse, sur la colline, le moulin qui tourne le temps à tout vent.
Lancer un cercle de lumière, halo scintillant, myriade d’éclairs minuscules en orages miniatures, et suivre leurs pas dans la sphère qui les illumine et les éclaire.
Ils sont venus de loin, des montagnes bleues, des plaines rutilantes aux scories du soleil couchant, des paradis perdus aux frontières de dunes. Ils s’avancent lentement, hommes et femmes, sur l’allée serpentine qui mène à la tour de pierre, la tour ailée, la tour aux voiles mouvantes.
Ne pas les perdre de vie certaine. Ne pas s’affliger de leur peine.
Les accompagner quand ils mènent leurs pas au marché des quatre vents, là sous le moulin.
Sur les étals, les petits éventaires sous des voiles de couleurs vives, frissonnants, en longues files sifflantes, alignées, chuintantes : des fioles d’autan, des fiasques de tramontane, des flacons de mistral et d’aquilon, des verres en cristal remplis de Vent Blanc, et, bruissants, des coffrets de brises de mer, des écrins de zéphyr, des corbeilles de bise débordantes.
Ecouter le souffle au commerce du vent, ouïr les voix mêlées au soupir de l’âme des instants essoufflés qui respirent, voix des marcheurs venus de loin :
« Longues solitudes, longs silences, longs moments d’absence, j’ai mis ma vie en balance. J’apporte des mots au moulin. »
« Moi si jeune, je crayonne la vie du bout de mes vingt ans. J’ai écrit un billet secret sur du papier à vivre. J’apporte des mots au moulin. »
« J’ai des mots en souffrance, tant de mots sans vie, sans moi, sans importance. J’apporte des mots au moulin. »
Ne pas détourner son regard. Ne pas suivre la voie des nuages qui murmurent, doucement, du fond des âges, la mélodie dolente des lointains. Ne pas s’évader.
Hanter leurs pas furtifs. En escorte, allier son âme à leur pérégrination. Ne pas l’oublier : ils sont venus de loin, des montagnes bleues, des plaines rutilantes aux scories du soleil couchant, des paradis perdus aux frontières de dunes.
Le marché des quatre vents, et le bazar impossible des papiers de rien qui palpitent dans l’haleine du jour haletant, au souffle long, au souffle court des instants de toujours. Empilées, des lettres de chagrin, des lettres d’amour, sur des tables solitaires, des courriers dans le courant vif de l’air. Amoncelés, emmêlés, les mots des drames et des courages, des comédies, des tragédies, empilés, des écrits nouveaux, des écrits sans âge, brefs et longs messages, tremblants dans le vent, frémissants. Superposés, entassés, serrés les uns contre les autres, les mots des espoirs, les mots sans importance, les mots teintés de bleu, teintés de noir. Mots sur papier blanc, couchés, par le vent redressés, relevés. Feuilles volantes à voleter, tourbillonner, tournoyer, quelques instants ondulantes entre ciel et terre, au-dessus du sol, au-dessus de la vie, à tomber, papillonnantes, comme les plumes perdues par l’oiseau qui soudain s’envole, comme feuillage d’automne. Billets doux, billets tendres. Feuilles vives, lettres mortes. Lettres des temps suspendus entre longues attentes, lettres de feu sur papier glacé, lettres jamais lues.
Ecouter, écouter : flonflons, vieille chanson, un air au loin, un bal, une ronde, la ballade du temps qui passe.
Flâner, aller, avancer en de longs zigzagues, et lire quelques paroles, de verve, d’élégance, arrachées au noir abandon :
« Nue sous mes rêves, je tremble, glacée, transie du froid de la vie, secouée d’instants réalités, anéantie, oh couvre-moi de tes songes…. Je ne suis qu’un homme de paille et de son, un prête-nom du silence, prête-nom de mille absences… J’épelle chaque moment des temps à écrire, à transcrire, à rebâtir… J’émarge dans le sud sous les bougeoirs sans ombres… J’étais venu te dire au revoir… »
Ecouter. Un air. Une vieille chanson. Un bandonéon.
Le marché des quatre vents aux fioles chuintantes, le bazar impossible des paroles sur feuilles volantes.
Flonflons, vieille chanson.
Un peu plus loin, un peu plus haut, un peu plus avant, le moulin aux ailes de vent.
Poursuivre, sans tremblements, sur l’allée serpentine, dans le sillage encré de leurs pas plumes. Ils sont venus de si loin. Des montagnes bleues. Des plaines rutilantes aux scories du soleil couchant. Des paradis perdus aux frontières de dunes.
Porter son regard un instant fasciné, oh un moment pétrifié, un temps, sûr ! médusé, sur la grande statue au-delà du moulin, là-haut. Elle est juchée sur un tertre, au loin. Comme elle est haute, comme elle est blanche, toute de pierre, toute veinée, entièrement zébrée ! C’est un livre ouvert, bien le discerner, c’est un livre de pierre, bien le constater, un livre planté dans la terre. Ouvert sur le monde en pages innombrables, ouvert sur la vie en multitude de caractères écrits, impénétrables. Livre debout aux phrases couchées, gravées de stries profondes, en canaux où s’écoule le temps, où la vie voyage et laisse des traces profondes, rayures du passé, sillons creusés où souffle le vent, signes dans la pierre feuilletée en lames multipliées, immobiles.
Flonflons. Une vieille chanson. Un refrain retentissant, assourdissant.
Air, chant, la musique, au loin là-bas, on danse, on danse, musique, un bal millénaire, entendre, écouter, et se glisser dans l’espace mélodique, avec les hommes, les femmes, venus de loin, des montagnes bleues, effleurer doucement le livre minéral en une cérémonie lente de caresses, lents effleurements sur l’éminence de grains agglomérés, poussières de vies chagrinées, banales ou passionnées, grains des sables dérobés à tous les déserts de solitude et de vacuité.
Poursuivre la parole déjà commencée, immémoriale. Dans le vent, à la page. Avec les hommes, avec les femmes venus de loin qu’accompagnent le refrain, la musique qui vient, immensément sonore, étourdissante. Tout est saturé des signes flottants, des écrits errants, des chants. Tout crie, tout bruit.
Un air, et souffle le vent, et volent les mots que les ailes du moulin emportent, les mots qui enrobent le silence, noyau de vie, d’existence, les mots qui s’enroulent autour d’eux-mêmes, infiniment, et vont jusqu’à soi, jusqu’à toi, jusqu’aux absences, à rendre ainsi toutes présences. Tout est là, tout est dit, rien n’est dit. Saturation de l’espace envahi. Un air. Souffle le vent.
Un air. Et souffle le vent, et volent les mots. Poursuivre la parole commencée, ancestrale. Dans le vent. A la page. Avec les hommes, les femmes. Venus de loin. Ils ont dit : « O maître d’Eole, nous enseigneras-tu jamais la voix qui comble, qui vole au-delà des murs du temps, des frontières de l’air, parole qui rassemble, qui libère.». Venus de loin, des montagnes bleus, ils ont dit : « O livreurs de vies, colporteurs des songes, mots livre temps, livre tout, ô livreurs universels, ô délivreurs ! ». Venus de loin, des montagnes bleues, des plaines rutilantes aux scories du soleil couchant, ils ont dit : « Aux passages inédits, bordés de l’inflorescence des acanthes, sous des préaux d’azur, nous briserons le silence en mille éclats de présence. Par les marches de brume, en bords de chemins ravinés, nous saurons les tournures des phrases et des chemins. Sous le ciel couché sur la terre, quand les étoiles brilleront dans les pierres, dans les yeux une salve d’aurore, un tremblement des lèvres, un frémissement des paupières, nous saurons toutes les phrases de vie, et nous perdrons à jamais le chemin des noires, des tristes, des sombres absences, des profonds ennuis ».
Un air. Et souffle le vent. Poursuivre la parole à jamais commencée, vitale. Ajouter son mot de continuité, sa pierre, son grain de ciel, sur les feuilles de l’être en sa présence noueuse, ligneuse, sa présence en fibres sensibles, sur les ondes en lignes coureuses. A la page. Dans le vent. Les mots sirènes des douleurs enfouies, les mots alarmes, les mots de toute une vie. Un air. Le vent.
Une danse, le vent, un bal éternel, un air, une ronde, le moulin grandit, enflent ses ailes, flonflons, vieille chanson, un air, le vent, saturation de l’espace audible, la tour de pierre, les grandes voiles, le mouvement incessant des pales, le moulin immensément grand, géant, infini, saturation de l’espace visible.
Tous suspendus, homme et femmes venus de loin, aux ailes du vaste moulin, ils tournent, tournent encore, dans le mouvement incessant, interminable.
Tous suspendus, ils savent désormais le langage des ailes, pour dire la Venante, pour dire la Passante, dans la diction essoufflée du vent.
Tous suspendus, ils s’accrochent aux tournants de la vie, au temps qui guérit.
L’essieu est immobile au centre, là d’où partent les ailes de vent. Là, se tient un dieu assoupi. Là, dans les cieux.
Louis
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