Le vieux grenier

Le vieux grenier


Ils sortaient, ou plus exactement ils débordaient, ruisselaient, jaillissaient, se répandaient d’entre mes doigts, recouvraient le sol et remontaient le long des murs jusqu’au toit et bien au-delà ; ils envahissaient mes oreilles, exorbitaient mes yeux en me laissant muette, otage de leur essence.

 

Les mots.

 

C’était la plainte à demi-étouffée de la femme crève-faim ventre-pas assez, pendant que l’enfant poussait ses entrailles pour y grossir impunément. La désertion de l’épaule d’homme parce qu’il n’était pas digne, parce que, fugitif, il  se faufilait entre les barreaux pour y entrer, pour en sortir, pour d’autres barreaux, désertait le sol ferme sous ses pieds, refoulait la femme et l’enfant. Un cri enfin. Là.

Il n’en finissait plus, ce cri de mère, engorgé, trop sacrifié, trop apeuré. Trop.

C’était le tressaillement des mots non achevés issus d’un temps qui, s’il n’avait pas existé, ferait qu’aujourd’hui ne serait pas.

D’un vieux grenier au-dessus d’une vieille maison, dans une malle lourde du poids des années superposées en couches de poussière, dans un vieux papier torchon, papier journal, papier informe, l’objet n’avait pas d’autre message que celui des cris qu’il portait…

 

Alors…

 

J’ai confié au vieux papier torchon, papier journal, papier informe, tous mes mots d’amour à destination perdue. J’ai replié le tout, soigneusement, et l’ai posé au fond de la malle, dans le vieux grenier au-dessus de la vieille maison.  Vidée. J’ai levé les yeux vers la poutre encordée.

 

Prête.



Romane


Article ajouté le 2008-02-10 , consulté 251 fois

Commentaires


broomse
site/blog
le 11/02/2008 à 10:53:34
Une très belle chute... dans le vide !
EJB
Romane
le 10/02/2008 à 19:16:46
Merci à vous.

Diego, je ne sais pas quoi dire, tant tout cela me surprend, comme si tu parlais d'une autre, comme si. Pas facile de. Merci tout court. Merci.
Diego Ortiz
le 10/02/2008 à 19:09:30
Moi aussi. Surtout qu'elle a raison. Il faut toujours s'encorder quand on grimpe très haut dans les poutres. Le compliqué c'est les nœuds. Et sur un bateau on ne peut même pas appeler une corde une corde et les lapins portent malheur et il faut sans cesse faire des nœuds et des nœuds, partout et pour n'importe quoi. Et dans la vie des mots et des mots et des mots. C'est là qu'elle intervient. Elle prétend qu'ils sont petits mais j'avance à petits pas : il y en a pour des heures et des kilomètres, et à la moindre inattention vous risquez de laisser échapper une perle.
[Je parle des Petits Mots de Romane, évidemment]
georges33
le 10/02/2008 à 18:10:10
Mélancolique mais tellement joli-j'adore

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