Les pieds dans l'eau
Les pieds dans l'eauL'eau s'en allait en clapotis joyeux, en ribambelle festive, l'eau s'en allait. Elle ondulait, transparente, par-dessus son drap de graviers, petits astres roulés-fraîcheur, sur lit de boue soyeuse immobile.
Les pieds dans l'eau.
Laisser glisser ce qui vient, ce qui va, ce qui veut. Lâcher la bride des convenances, couper le ruban des interdictions ne pas franchir, ne pas oser. Transgresser la limite, venir sans papiers au monde informel, laisser glisser.
L'eau s'en allait, s'enfuyait à tire d'ondulations comme autant de battements d'ailes veinées de replis, jamais les mêmes, par dessus les cailloux. Collier mouvant autour des chevilles plantées là, on aurait dit deux colonnes de chair au bord du ruisseau.
Les pieds dans l'eau.
Laisser glisser la pensée sans verbes ni mots. L'inconsistance n'est pas le défaut de formulation, mais l'enfermement dans la phrase. L'essence de la pensée n'est que le silence que l'on fait autour d'elle.
Cinématographie.
Capturer les couleurs de l'indicible, au passage éclair de son image.
Lâcher.
J'ai des vertiges à fuir le monde, à me boucher les oreilles en criant, pour ne plus entendre son agonie. J'ai des cauchemars en nuits de guerre, des marches vers le front où m'attendent vos morts. J'ai des ravages d'avortée, de suicidée en attente, d'éventration par viols de vie privée. J'ai des centres vidés d'intérêt, des passions banalisées, des éveils déflorés, des conquêtes sans émerveillement ; votre voracité demeure insatiable.
L'eau s'en allait, égale à son roulis paisible, indifférente. Les petits cailloux deviendront-ils encore plus petits, plus petits, tout petits, si presque qu'on pourra les appeler sable ?
Les pieds dans l'eau.
Laisser glisser, s'user les chevilles au ruisseau, jusqu'à ce qu'elles ne ressemblent plus qu'à deux brindilles.
Alors, les laisser se rompre et, libre, s'envoler.
Romane

Commentaires
Romane le 23/04/2008 à 16:06:29Merci m'sieur. A vrai dire, laisser couler tout ça me semble le meilleur moyen pour extérioriser !
Trop de retenues encore, dans notre société faite de vitrines. Ou plus exactement, un lâchage à côté de la plaque, lui aussi en vitrine...
Ernest J. Brooms site : www.broomse.com | le 23/04/2008 à 10:21:02
Les pieds dans l'eau et la tête dans les étoiles...
Laisser couler la vie comme les mots dans une phrase.
J'aime beaucoup ! Bravo Romane !