Camille Claudel 1915 - Réalisé par Bruno Dumont

Camille Claudel 1915 - Réalisé par Bruno Dumont

 

 

Synopsis : Hiver 1915. Internée par sa famille dans un asile du Sud de la France - là où elle ne sculptera plus - chronique de la vie recluse de Camille Claudel, dans l’attente d’une visite de son frère, Paul Claudel.

 

Bruno Dumont s'est basé sur le dossier médical de Camille Claudel, et sur ses correspondances avec son frère Paul. Je craignais une fiction romancée, je n'y aurais pas trouvé mon compte. Il est des sujets qui réclament impérativement l'authenticité pour être traités, celui-là en fait partie.
Le film est tellement authentique que B. Dumont a même été dépassé par la réalité.

Il s'agissait de reconstituer l'atmosphère du néant, pesante et angoissante, des internats de l'époque. Pour ce faire, des résidents d'une M.A.S (Maison d'Accueil Spécialisée) n'ont pas joué, ni interprété, mais été ce qu'ils sont, si vous saisissez la différence. Et pas la moindre. Faire intervenir des personnes portant un handicap lourd n'a pas été une mince affaire. Un deuxième film, après Camille Claudel 1915, a été projeté (50 mn) et je recommande à ceux qui voudront voir le premier, de s'assurer que le deuxième fait bien partie du programme.

Camille Claudel 1915 : Elle est internée le 10 mars 1913 à l'âge d'à peine 50 ans, et meurt à 78 ans, le 19 octobre 1943. Nous ne vivons pendant le film, que le temps d'une petite semaine, largement suffisante pour couvrir ses trente ans d'internement. Car il ne se passe rien. A cette époque, rares sont les activités proposées. Les lieux sont magnifiques, certes, mais terriblement froids. La vieille pierre et le parc ne compensent pas le vide des gestes. Camille Claudel dénote au milieu des internés handicapés mentaux, car elle est résolument cérébrale, en activité mentale permanente. Elle souffre l'enfer, dans l'impossibilité de communiquer, dans cette oisiveté tuante, avec dans sa mémoire écorchée à vif, le souvenir d'une vie dense, d'une carrière prometteuse, d'une folle liberté créative, bouillonnante, qui aurait pu se déployer jusqu'à la fin de ses jours. Mais non, son errance est sans fond, sans fin, sa détresse transpire...

J'ai souffert pour elle, durant tout le film. Comment ne pas comprendre le gouffre dans lequel elle est plongée, et surtout sans espoir de renversement.
Nous, petits artistes lambda, illustres inconnus, simples passionnés par l'écriture, le théâtre, la sculpture, la peinture, la photographie, la danse... comment ne pas saisir le lien et se sentir atteint par la destinée tragique de cette femme hors du commun...

Elle va, elle vient, elle cherche du regard une accroche, de la pensée une espérance, mais elle replonge en volte-face dans le plus rien, le désœuvrement dans ce vide, dans l'incompréhension de ce qu'elle perçoit malgré elle : la perpétuité ainsi.

Oui, une semaine suffit, et quand on y pense c'est terrifiant. Trente ans à l'image de cette semaine là... imaginez, si vous le pouvez.

Juliette Binoche est ici la plupart du temps seule comédienne. Son jeu est époustouflant, on sourit quand on voit son visage s'éclairer, on sombre quand elle tombe au profond, on vibre tout le temps parce que tout le temps tout explose en elle, dans une vie intérieure d'une intensité renversante. Son frère, interprété par Jean-Luc Vincent, intervient peu mais l'on sent d'emblée qu'il ne lui sera jamais d'aucun secours, et pire, qu'il ne l'écoutera jamais, persuadé de sa folie.

Tous les autres personnages n'ont pas été prémédités par Bruno Dumont, car lorsqu'on arrive à la projection suivante, on s'aperçoit qu'il aura fallu de longues et nombreuses négociations entre le réalisateur et la directrice de la MAS, le médecin et le psy, afin d'obtenir la participation de certains résidents. Les professionnels de la santé ont émis de nombreuses réserves. Il fallait d'abord s'inquiéter du traitement des résidents, et du respect à l'humain. Il est facile dans ces conditions de causer deux langages différents (l'un artistique, l'autre médical et humain), et poser les vraies questions sur la table.

Ces personnages donc ont été interprétés par les résidents eux-mêmes. Je répugne à employer le mot "interprétation", car ils ont été ce qu'ils sont dans la vie, c'est à dire eux-mêmes, dans l'incapacité de suivre un fil conducteur pour certains. Autrement dit, nous avons rendez-vous avec une improvisation aux effets remarquables et criants de vérité. Personnellement, j'ai reconnu le monde du handicap, et oui, c'est bien cela, comme ça exactement...
Il fallait aussi des religieuses, mais comment articuler le lien entre les résidents et ces personnages intermédiaires, si ce n'est en utilisant tout simplement le personnel de la MAS. Tous se sont prêtés à l'aventure, il en ressort un résultat stupéfiant, d'une humanité formidable.

J'ai adoré un passage expliqué par Bruno Dumont : comment faire de Juliette Binoche, Camille Claudel. Eh bien en lui demandant d'improviser, en connaissant parfaitement les mots qu'employaient Camille, ses expressions, le cheminement de sa pensée. Pari tenu, pari gagné, le film est bouleversant, les témoignages d'après tout autant.

Je recommande chaudement à tous ceux qui portent intérêt à l'humain et au destin de Camille Claudel.

PS personnel : bien que n'ayant pas choisi d'inclure dans ma pièce "Pavillon Camille Claudel" des personnages handicapés mentaux de naissance, mais seulement des personnes brisées par un ou des événements de leur vie, je m'aperçois être assez dans la justesse de l'atmosphère. Je m'attendais à beaucoup plus de différences. C'est réconfortant.

PS 2 : un passage sur le thème de l'art, dans la deuxième projection, remarquable. Il est dit notamment (en d'autres termes que je traduis ici à ma manière) qu'il faut avoir la tête bien solide pour ne pas basculer, parce que l'acte créatif est comme une explosion en soi. Et je suis bien d'accord...



22/03/2013
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 68 autres membres