Le voyage

Je me souviens des voyages sans destination
Quand l’océan flottait sur les galets que peignaient les sirènes
Et retirait sa robe
En laissant mes doigts courir sur son ventre de sable

Je me souviens des pôles en glaces rougies sous l’incandescence d’un soleil ironique
Avec sur la banquise des petits lacs gelés
On dit qu’ils sont les larmes de la Terre quand elle ne veut plus vivre

Je me souviens du vieux marmonnant sa jeunesse sous l’olivier d’une terre de poussière
Et un millénaire plus loin
Des jeunes filles chantaient au lavoir le chant de la lavande à parfumer les draps
Et le vin clair dans la gorge des moissons
Coulait entre les vignes jusqu’aux jambes des fleurs
Pendant qu’ailleurs
De l’autre côté de la Terre
Le sol tremblait sous le poids des bottes de cuir

Je me souviens
Des errances sans boussole aux carrefours sans flèches
De la maison qui dormait comme un chat au creux d’un rayon vert
Je bondissais l’enfant tendre sous la main maternelle
En buvant tiède et bon le sein de soie laiteuse
Et je roulais des yeux effarouchés en écoutant l’orage
Et ses colères marquaient déjà mon âme de blessures

Je me suis essoufflée au galop des chevaux
Et leur liberté folle et leur liberté fière dans les herbes rêches et drues
Crinières flamboyantes aux sueurs de l’été

Je me souviens de sa bouche en morsures d’amour
Quand l’heure s’était figée parce qu’elle n’existait plus
Du plissement des couleurs de ses yeux quand il tombait vertige
Et du sel de sa peau quand elle me brûlait l’âme

Je me souviens des brumes en gazes fines par-dessus la forêt
Des chemins engloutis dans le silence du petit-matin
Sous le givre fondu en mille perles des toiles de mariées
Du glissement furtif d’un premier oiseau blanc
Sur le vert et le bleu d’entre ni nuit ni jour

Je me souviens d’un jeune barbelé que frôlait le regard
En frissonnant son fer à la robe des champs
Comme un gardien zélé devant la pierre défendue

Je me souviens des promesses accrochées au grand chêne
Feuillage de papier que le vent soulevait comme jupe à trousser
Et les verbes amoureux gravés sur leurs dessous dentelles et rubans
Parfois les biches venaient prier sous la fraîcheur de son ombre de chêne
Cœur battant
Pendant qu’il le pouvait encore

Je me souviens du couloir de la voix
Quand elle coulait doux comme une rivière de campagne
Et qu’elle inventait le clapotis de ses rires
Naïveté au creux des mains et l’on buvait jusqu’à l’ivresse

Je me souviens des crayons de couleur et du papier d’Arménie
Quand le ciel s’irisait de son arc en volutes odorantes
Et qu’un envol dispersait aux quatre points cardinaux
Comme la mémoire
Quand elle se souvient
Et puis qu’elle oublie

J’ai marché jusqu’au souffle coupé
Sans destination
Sans savoir ni comprendre
Et je danse encore sur le dos du chemin
En effleurant à peine la peau de sa poussière
A l’aveuglette
Poches remplies des ors du rêve
A contre-monde
Avec entre mes doigts la musique d’azur
Je danse encore sur le dos du chemin
Qu’un coup d’ongle furtif crépite de baisers
Droit devant
A la vie


Romane


04/06/2013
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