Le jour où se lève le rideau rouge

Samedi 7 Juin 2008, un jour pas comme les autres

Extrait
http://fr.youtube.com/watch?v=pKIgu95EIxw

La matinée a respecté le timing, à 20 mn près, parce qu'il y a eu un tout petit imprévu à la régie, un truc à régler, mais je n'ai pas paniqué, je les ai laissé faire sans moufter, et ils ont fait le nécessaire en deux coups de cuiller à pot.

Beaucoup de monde pour aider, et j'ai pu mettre à profit le petit contretemps pour donner à chacun un truc à faire, de sorte que de mon côté, j'ai pu pendant un peu plus d'une heure, me consacrer correctement à la régie avec les deux techniciens et tout bien caler. Déjà, premier point positif (chaque année), ils sont agréablement surpris parce que Alf tire toujours un texte pour la conduite, alors que souvent, les gens oublient ce détail capital. A partir de là, ils oeuvrent sur leur propre document, ce qui fait qu'ils peuvent noter des indications et bosser correctement.

La première pièce demande quelques éclairages particuliers d'ambiance, la deuxième presque pas, la troisième énormément. Ce qui fait une bonne moyenne, en somme.

Pendant que je finissais la dernière, les petits sont arrivés pour répéter. Comme je n'étais pas tout à fait prête, c'est Pascale, de la Troupe, qui leur a fait faire l'indispensable italienne. Puis le filage a commencé. Dans les deux minutes qui ont suivi le début, premières réactions des techniciens, qui pourtant naviguent dans des eaux professionnelles et bien sûr aussi amateurs... : "Pétard, mais c'est excellent ! On n'a jamais entendu aussi bien des enfants ! Ils articulent, ils parlent fort !" (pas peu fière de mes mouflets, la Ro !) Puis ils ont réagi tout au long de la pièce, et un moment m'ont dit : "mais c'est une pièce pour adultes et ils font ça comme s'ils l'avaient toujours fait !!" stupéfiés, et moi ben... ravie.

A la fin, j'ai félicité les enfants très chaleureusement et leur ai dit que ce soir, ils seraient au top parfaits, et j'en suis sûre. Ils sont trognons de chez trognons, dans l'ambiance ferme campagne profonde des années 60, et leurs répliques ne sont pas piquées des vers, je connais des adultes qui n'auraient pas pigé certains mots. (ce qui m'a donné l'occasion de leur expliquer ce que ça veut dire, donc enrichissement de vocabulaire).

Les décors sont marrants, j'adore la cuisinière, l'évier et le buffet vieillot ! Bravo les artistes de l'ombre, leur oeuvre sera sous les projos tout à l'heure.

Bon sang, si tout se déroule sur le même modèle, la soirée sera fameuse.

* * *

Les deux autres filages se sont si bien passés que nous pouvons nous permettre une heure de halte avant la reprise à 19 h. Petit passage sur LU, donc.

Tout bien passé, tout est prêt, la scène est en place pour le premier spectacle, chacun sait ce qu'il a à faire, tout s'est passé dans la sérénité jusque là, et je suis plus que ravie : fière de tous.

A 20 heures, Albatross sera diffusé dans la grande salle. Grand moment. Puis petite intervention de la Ro au micro, et en avant toutes !


A suivre donc, cette nuit probablement.

* * *

Voilà, debout depuis peu, la Ro, et en compote, s'il vous plaît, mais une compote sucrée vanillée, pétalée et radieuse !

Alors voici comment s'est déroulé le reste de la soirée d'hier.

A 19 h, nous étions tous au rendez-vous, fin prêts pour passer dans les costumes et au maquillage.
J'avais chargé des parents de garder au calme les enfants pendant que je préparais les ados, jusque dans les moindres détails pour être sûre qu'il n'y aurait pas d'oublis, vous savez, ces petits trucs de rien qui peuvent déstabiliser un comédien quand ils font défaut sur scène alors qu'on les y croit.
Ils m'ont fait rire, ces morpions d'ados, parce que les "anciens" avaient prévenu les "nouveaux" : Observe bien Patricia pendant qu'elle nous maquille et nous coiffe. Quand tu la verras se marrer, c'est qu'elle aura fini son oeuvre. Elle est pliée de rire et satisfaite quand elle nous a bien tordu la trombine. De fait, en rang d'oignons ils étaient là à observer la Ro et Untel ou tel autre qui lui passait entre les mains, à guetter, chacun toujours étonné et pétillant devant la magie de la transformation. Tous très impliqués, et vachement plus concentrés que l'an passé, si je me souviens bien.

Puis les petits, là ça a été beaucoup plus simple, parce que pas d'extravagance dans cette pièce peu ordinaire pour des si jeunes. A peine quelques subtilités, sans en déborder, pour bien respecter l'histoire de la pièce. Pour eux, c'était la première fois pour beaucoup, donc découverte des dessous du Théâtre avec ses loges, ses fards, son effervescence d'avant. Eh bien ils ont été incroyablement concentrés, attentifs et le miracle : dans la joie. Pourtant, ils ne savaient pas encore ce qui les attendait sur scène. Pas de mal au ventre comme ça arrive des fois. Pas autre chose dans leurs yeux que "la découverte", et ça, voyez, c'est pour moi un grand bonheur, parce que jusqu'au dernier moment, tout aura été "magique" pour eux.

Les adultes, j'ai rien vu. Strictement rien. Pour la bonne raison que le technicien affecté de ce côté du théâtre m'informait régulièrement de ce qu'il se passait dans le hall et la salle du théâtre, et me donnait le compte à rebours. Donc urgemment pressée, la Ro qui devait, en tout dernier lieu, une fois que tout le monde serait prêt, s'isoler à son tour dans l'une des loges pour se changer et jeter un rapide coup d'oeil sur son p'tit minois, histoire d'être présentable au micro avant que le spectacle commence. Passage rapide, très, parce qu'il fallait faire vite.

Nous avions opté pour le Théâtre Libre. Entrée libre, chacun donnait ce qu'il voulait. Au moins que les familles les plus modestes et les jeunes à l'argent de poche si précaire puissent s'asseoir dans le grand théâtre et passer une soirée qui leur offrirait le spectacle de trois créations-constructions de groupe, la notion de travail et de plaisir mêlés, la notion de partage quoi, enfin tout ça et bien d'autres choses. Depuis derrière le rideau, j'ai vu une salle pleine au tiers, puis à la moitié, puis aux trois quart, puis pleine à très peu de fauteuils près et sachant que la salle contient 750 places, je me dis que bon sang, nous en étions tout près. Rien que ça réchauffe le coeur d'emblée, une salle pleine est toujours porteuse pour les comédiens.

Je suis d'abord montée à la régie pour lancer le CD que j'avais prévu, Albatross entre les murs du théâtre, c'est pas rien ! L'an dernier j'avais testé La Danse des Arbres de filo, c'était aussi fameux. Il s'agit toujours de petits clins d'oeil musicaux qui me sont chers pour des raisons personnelles, dont j'ai besoin pour associer ce qui m'est cher au coeur et qui n'a souvent même rien à voir avec le théâtre, mais indissociables de ce que je suis au profond. Ma manière à moi de dire en mon secret à ceux que j'aime : Vous êtes là, c'est vous qui m'accompagnez aujourd'hui, tandis que je suis là pour eux qui attendent dans les coulisses et qu'eux et moi sommes là pour le public, pendant que je suis là pour Vous. La boucle est bouclée, je me sens entière, j'ai tout donné, j'ai tout reçu, je suis prête. Eux le sont déjà, derrière les rideaux. Le public aussi. GO !

Jamais de papier, pour le micro, et tant pis si j'oublie des trucs. Je fuis ce qui est officiel, préférant l'impro naturelle. Et puis de toute manière je les connais, je les côtoie ces gens dans la vie de la ville, ou parce qu'ils sont parents, où parce qu'ils sont passés entre mes mains, ou parce que je ne les ai jamais rencontrés mais que s'ils sont là c'est parce qu'ils aiment le théâtre alors c'est comme si je les connaissais. Le public est un ami, nul besoin de pièce d'identité ou de lien plus nommé. Voilà. Un ami. On lui parle naturellement, à l'ami. Pas besoin de fiche en main.

Quelques petits mots pour leur dire qu'une année de travail va se montrer là, pour leur expliquer un peu ce que cela représente comme efforts pour les comédiens quel que soit leur âge, mais aussi comme plaisir, et combien je suis fière d'eux, parce que même des ratés se présenent, ce que j'ignore encore, cela illustrera la difficulté de l'art vivant. Bref, je vous passe l'impro présentation, vous la résumant ainsi : la Ro, au micro, c'est pareil que la Ro sur LU. Avec ça, vous avez tout en main.

Alors, le lever du rideau.

* * *

Depuis la régie, après avoir traversé la salle dans l'obscurité, je tremble tout simplement de tous mes membres. Au point que je me dis que je ne vais pas pouvoir lancer la première musique. Il me faudra mes deux mains pour tourner la molette de ce premier morceau (que j'ai emprunté à un envoi perso que m'a fait Renord) et pour pousser la manette du volume. C'est déjà vous dire qu'en cet instant, alors que tout s'est passé comme sur des roulettes toute la journée, la trouille me tombe tout d'un bloc dessus sans que je puisse la maîtriser. Assise, même les jambes tremblent et j'ai des crampes. Une seule obsession, une seule : ne pas me planter dans l'envoi, pour ne pas les mettre mal à l'aise. Ils ont entre 7 et 11 ans... il en faut peu pour déstabiliser à cet âge là, et puis en principe pour eux, je suis infaillible, leur confiance je la tiens au creux de mes mains tremblantes, mon dieu, le passage le plus difficile à franchir.

Musique. Sans faille, musique. Entrée en scène.

Nous avons reconstitué partiellement l'intérieur de la grande salle commune d'une vieille ferme des années 60 (table et nappe, vieux buffet, évier, cuisinière en fonte, quelques accessoires axés sur le repas), avec un deuxième plan scénique qui symbolise Paris (une petite table ronde ouvragée, une chaise élégante, une bouteille de champagne et deux flûtes). Les personnages sont des adultes. Le père, la mère, la fille aînée mariée et enceinte, son mari, et la jeune soeur prête à marier, le boucher qui vient demander sa main pour son fils aussi présent et qui espère faire une affaire pour son commerce, et l'amoureux de Paris qui va faire foirer le plan mariage, et bien sûr Ciboulette, la vache laitière-enjeu du mariage, qu'on ne verra jamais mais dont il sera souvent question.
Les comédiens eux, sont hauts comme trois pommes pour certains et montent pour la première fois sur des planches, sauf ceux qui ont commencé l'an dernier. Disons moitié moitié.

Un jeu sérieux, pas de répliques drôlatiques comme j'en ai pourtant l'habitude. "Un défi" je leur ai dit au micro tout à l'heure. Eh bien défi gagné. Ils ont été époustouflants, à vous en donner la chair de poule d'émotions. Des petits bouts vous déclament une pièce que des adultes pourraient jouer. C'est remarquable.
Guilhem (Charles, le Parisien dans la pièce) avec ses 40 de fièvre (eh oui) était là et bien là, et quand la fièvre lui a donné des trous de mémoire, Charlotte (Solange dans la pièce) âgée de 7 ans depuis ce printemps), l'a soutenu spontanément et discrètement, assurant comme une adulte professionnelle son rôle de compagne de scène. Si ce n'est pas du partage, c'est quoi ?

C'est bête, voyez, mais en vous écrivant cela, ben... j'en pleure...

Tout y était. Tout, savez-vous, tout. Tout ce qu'ils ont appris, tout ce qu'ils ont appris "si tôt". Jusqu'à l'instinct de la solidarité. Pétard, que voulez-vous que je vous dise... quels mots pourraient dire... vous comprenez ? Il y a des adultes qui n'y songeraient même pas...!

Le public réactif, beaucoup d'applaudissements en cours de spectacle, des rires d'émotions, des admirations exprimés, et ces petiots flamboyants...

émotion. Vraiment.

Pièce impeccablement jouée, et consignes retenues jusqu'au bout. Après leur prestation, ils sont descendus sagement s'asseoir là au premier rang, comme je l'avais prévu avec eux, et sont restés jusqu'à plus de minuit pour assister à tout ce qui a suivi.

Anecdotes ? Allez, une qui m'a fait mourir de rire. J'avais fabriqué un rosbeef en tissu plus vrai que nature. Seule Lucie (Edith dans la pièce) l'avait vu, puisque c'était son accessoire. Quand elle a déballé le rosbeef, Teïva (Lucien dans la pièce), a découvert ce truc et je vous jure, mais je vous jure que ça a été extraordinaire, il a été carrément halluciné obsédé par ce rosbeef, en arrêt sur image, les yeux rivés dessus, au point que je me suis dit qu'on se décarcasse en vain pour les épater le jour de Noël...

Sagement et dans leur bonheur d'avoir été tant applaudis et félicités, nous voilà donc prêts à embarquer pour les ados...

La pièce se passe dans un appartement minable, avec des gens minables. Adaptation du Père Noël est une ordure, revu par la Ro.
Ils m'avaient fait un filage assez mou, à 14 h, mais je n'avais pas du tout paniqué et m'étais contentée de leur dire : Cette pièce est aussi un défi, car ça explose de partout, c'est de la dynamite pendant une heure, alors explosez, explosez ! Surtout, explosez dans le jouissif du bonheur de jouer, et ce sera le secret de votre réussite sur scène, ce soir, et vous le pouvez, je le sais.
Eh bien ils ont explosé. Dans le bonheur de jouer. Ça fusait de partout, portent qui claquent, entrées et sorties bouillonnantes, courses poursuites, répliques du tac au tac, montée en puissance, tout au rendez-vous sous les projecteurs et pour un public qui s'est nourri de leur énergie, nous le rendant sous forme de rires et j'en voyais qui gardaient la bouche ouverte, pris par le tourbillon de ce qui se passait sur scène, dans le contre-jour de la salle. Un bonheur, encore un, que ce public médusé par la tonicité des ados qui eux, prenaient leur pied d'une manière remarquablement joyeuse.

Anthony (Monsieur Boucaucheverry dans la pièce, alias le voisin du dessus avec ses horreurs à bouffer, roulées sous les aisselles, ici un jambon de Bayonne en l'occurence) vivait là sa huitième année de théâtre avec moi. Il était sur le pont depuis le matin 9 heures, avec son père pour nous aider, toujours présent, toujours actif. Anthony est un jeune handicapé moteurs.
Son handicap se situe au niveau des bras et des jambes, bien qu'il ne soit pas en fauteuil (sauf exception, après opérations chirurgicales ou trop grande fatigue physique) et au niveau de la voix qu'il ne peut pas pousser comme nous tous, ni articuler facilement. Je prends toujours grand soin de lui, composant ses rôles sur mesure de telle sorte qu'il s'éclate comme les copains, mais sans le mettre en état de difficulté. Anthony, je te salue et m'incline devant ta joie de vivre, et pour tout ce que tu apportes depuis tant d'années !

Baptiste (Katia travesti dans la pièce) avec ses résilles et sa mini robe en paillette, son boa rouge, sa perruque rouquine et son sac en peau de vache, les bottes à talons de sa mère, a fait une entrée remarquée, forcément.

La particularité de cette pièce (ce qui m'avait séduit) est que le groupe était composé uniquement de garçons et que justement il était intéressant que certains soient en rôles de femmes. Notamment Thérèse (Dylan) et Zézette (Cédric). Sauf que une fois l'affaire dans le sac, deux filles se sont présentées et jointes à nous. Alors j'ai inventé la Zézette triple, et ça a fonctionné à merveille.

Mathieu (Le père Noël) que j'avais eu haut comme trois pommes et qui est plus grand que moi, avec sa voix grave de jeune homme qu'il est devenu, et sa tonicité, quelle prestation ! Pas de peur, au contraire, il y va et fonce dans l'extravagance, exactement ce qu'il fallait.

Enfin, bref, tous au top, plus de différence entre les anciens et les nouveaux. Et Eliot quelque part dans le sombre de la salle, pour qui la soirée était dédiée, Eliot et le trou au coeur laissé par l'absence désormais définitive de sa maman que nous avons accompagnée pour son dernier voyage il y a trois semaines, mais Eliot avec le plein au coeur de cette famille de troubadours qu'il va rejoindre l'an prochain... alors chaud au coeur, oui, de le savoir regarder ses potes sous les feux de la rampe.

Enfin voyez, tout ça, quoi, qui vous prend le coeur et vous le pétrit dans une intensité émotionnelle quasi impossible à décrire. Tout ça...

Pauline est arrivée il y a quelques mois, dans sa timidité maladive. Pétard de pétard, c'est qu'elle en voulait, cette nuit ! Elle m'avait dit un jour de fête où nous nous étions rencontrées dans la liesse de la ville : je m'ouvre au monde, grâce au théâtre. Je veux revenir, je veux revenir l'an prochain ! Ça se voyait sur scène, tout ça.

Le slow fut envoyé, Pierre et Katia ont dansé leur scène hilarante, Katia a boité toute la soirée, Zézette a presque accouché sur scène, le père Noël a scié le cadavre de Katia qui s'est tiré une balle dans la tête et Alf, dans les coulisses, n'a manqué aucun top départ des balles qui devaient fuser dans la pièce. Plus vrai que nature. Tout au point, tout bien ficelé, tout nickel, tout extra.

Anecdote ? La boîte en plastique n'était pas sur le bureau, au moment de l'offrir à Zézette. Eh bien qu'à cela ne tienne, la présence d'esprit de ces jeunes est époustouflante, ils ont trouvé la parade et bellement ! Comme quoi, même en passant tout en revue, on peut encore en oublier, mais là ça n'avait même pas d'importance, tout était si délicieusement déjanté, que tout collait à merveille.

Sacrés ados ! Ils m'ont chopée dans les coulisses après leur prestation, alors que je venais faire la mise en place pour la pièce suivante, en me demandant : Patricia, qu'est-ce qu'on joue, l'année prochaine ?

Comment voudriez-vous que j'abandonne le théâtre ?

Le public s'est éclaté, applaudissements fournis, et médusés les gens, par ce qu'ils venaient de vivre...

Suivant !

J'avais invité le public à se rafraîchir au bar, pendant que s'installait la scène pour la dernière pièce, celle des adultes. Il était prévu que je mettrais tout en place avec Gérard, le papa d'Anthony, interdisant aux Souffleurs de Rêve de passer le seuil défendu, pour se consacrer à leur concentration en coulisses, déchargés de toute autre chose.

C'est là que Yann est venu se joindre à nous. Mon ado d'avant, dont une photo traîne quelque part sur le forum et dans mon blog, revu dans la stupéfaction de sa transformation, grand gaillard toujours aussi tendre, vous savez, quand il me prend par la taille et m'embrasse dans le cou, comme il l'a toujours fait depuis 2000. Mon gosse, quoi, un de plus parmi tous les autres.

Le jeu consistait à monter le décor en avant scène, de sorte qu'on ne verrait que très partiellement les comédiens. Stupéfaction du public non assoiffé, pendant que les autres se rafraîchissaient. Qu'est-ce qu'on pouvait bien leur concocter encore ? Eh bien c'est ça la magie du théâtre. Surprendre, interroger, intriguer.

De l'autre côté, en coulisses, je sais qu'ils tremblaient de trouille. Y'avait pas de quoi, ils étaient au top pile poil. Je suis venue le leur dire, et ajouter : éclatez-vous, prenez tout le bonheur du monde et nous serons détenteurs de tout le bonheur du monde, en même temps que vous. C'est parti mon kiki, MERDE à vous.

Je ne tremblais plus depuis la moitié de la pièce des petits, rassurée par le public. Encore plus rassurée après l'achèvement des deux premières pièces.

Ils ont été complètement à l'aise, déshinibés de toute retenue ou complexe. Parce que les adultes, leur écueil, c'est ça. Tout bien ancré au fond d'eux depuis si tant de temps, qu'ils ont plus de mal que les jeunes à se laisser aller. Dans une pièce déjantée, des comédiens déjantés, rien de plus normal. Ils l'ont été, et la merveille est qu'ils se sont lâchés au point d'improviser des répliques et des jeux à faire mourir de rire. Quelle tonicité !

Tout a été ingurgité. Je veux dire tous mes conseils de tout au long de l'année, bien intégrés, bien redonnés, pile poil et sans faille, dans le plaisir surtout (le plus important).

J'avais prévenu que je prévoierais deux ambiances lumière précises, pour distinguer la répétition et le jeu, puisque la pièce oscillait entre ces deux états (une troupe répète une pièce, laquelle raconte l'histoire d'un tournage de film, souvenez-vous, pièce écrite d'après notre impro, à Vilain et moi, "La tulipe noire" que vous pouvez lire dans "Nouvelles, feuilletons" dans l'écriture à quatre mains).

Le jeu des lumières a super bien fonctionné. C'était magnifique, tout simplement magnifique. Anne, dans son rôle principal, a été remarquable et je me suis félicitée pour la répartition des rôles, parce qu'elle colle parfaitement au personnage. C'est elle qui me vient à l'esprit, parce que je sais qu'après chaque séance de répétition, elle était crevée lessivée, et pour cause. Mais aussi Alf, qui présente la particularité de jouer, mais aussi et c'est important ô combien, qui est l'élément principal dans le côté préparatifs en tous genres : camion, affiches, tracts, décors, non seulement pour la pièce des adultes, mais aussi pour celles de mes groupes enfants/ados. Un gros boulot.

C'est qu'ils ont été présents depuis le matin, mes comédiens, pour m'aider à tout, y compris prendre en charge les enfants quand j'étais encore occupée aux réglages régie lumière. Je ne les ai pas vus se préparer, exception à la règle habituelle de chaque année, car en principe, je viens pour vérifier. Mais cette année est particulière. Le groupe est très uni, une vraie famille, et j'ai confiance. C'est la première fois comme ça. Désormais, j'aurai toujours confiance en eux. Ils m'ont prouvé que je pouvais.

Le public, lui, malgré l'heure tardive, est resté jusqu'au bout (à part deux mamans qui sont parties sur la pointe des pieds avec un jeune enfant endormi dans leurs bras), scotché par l'histoire et ses péripéties, par le jeu des comédiens et leur extraordinaire tonicité. Heureux public, vraiment heureux public.

Anecdote ? Lorque la lumière baisse au point qu'on se croirait dans un lieu fantastique, ils ont carrément improvisé pendant que se cherchaient deux voiles indispensables au Big Bang et à la Création devant suivre. Le régisseur me dit : euh, c'est où ça ?
Moi : nulle part, ils improvisent plus vrai que nature.
Lui : et heu... combien de temps ?
Moi : j'en sais rien, c'est la scène de la Création, alors... ben ils créent...

Le public, lui, n'y a vu que du feu, et ça riait dans la salle.

Trois pièces ont été jouées. Trois créations (car Le Père Noël a été entièrement retapé, reprenant le fil de l'histoire et certaines répliques, mais en ajoutant d'autres) écrites, trois créations de mise en scène.

Alf me fait signe depuis la scène, après le salut des adultes, pour que je les rejoigne. Je sais qu'il a demandé un droit de parole, mais je n'en sais pas davantage et je m'attends à tout, Alf c'est Alf, il me surprendra toujours, j'ai beau le connaître depuis 99 il me surprendra encore.

Il veut très simplement offrir des fleurs à "la Plume" que je suis au sein des Souffleurs de Rêve et des ateliers. L'attention me touche parce qu'inattendue, et puis s'y ajoute une autre gerbe de la part des jeunes, et puis des petits paquets à défaire, et des bisous, et des étreintes et pfiou, mais quoi je ne vais pas me déconcentrer, il faut encore, nous n'avons pas fini, je me lâcherai plus tard, toute seule, chez moi, ici, n'est-ce pas, pudeur oblige...

Et puis tout continue à s'organiser comme sur des roulettes, ils ont assuré pendant que j'étais à la régie, nous continuons ensemble, sous la pluie qui commence à mouiller sérieusement, à charger les voitures et le camion, en prenant soin de ne rien laisser nulle part, tout bien récupérer, tout bien rassembler, et tout bien ramener à la loge. Deux voyages en convoi exceptionnel, les mains ne manquent pas cette fois, et la charge de travail répartie fait qu'elle est supportable, même si nous avons les jambes et le dos en marmelade et la tête pleine de toutes ces heures (pas seulement celles d'aujourd'hui, n'est-ce-pas, mais toutes les heures de toute l'année, et de toutes ces années depuis la première dans le monde du théâtre, qui nous remontent là, à la gorge, dans leur kyrielle d'émotions familières mais toujours premières).

Le public a aimé. Une fois de plus on m'a chopée dans la salle pour me dire l'émerveillement et la stupéfaction. Une fois de plus on m'a demandé quel était mon secret. J'ai pas de secret. Je suis avec eux comme je suis avec vous, comme je suis n'importe où, bref, je suis nature toujours. Sans eux, je n'existe pas, sans moi, ils n'existent pas "comme ça". Un groupe. Un partage. Donner recevoir.

Un couple que je ne connais pas m'a dit : nous venons chaque année, et chaque année c'est toujours une énorme surprise, comme si c'était toujours mieux, toujours ! Alors j'ai répondu en souriant : rendez-vous l'année prochaine...
Accroché des bisous sur les joues de "mes enfants" au passage (quel que soit leur âge) avec un petit mot pour chacun.

Petite décompression dans les loges, au sous-sol, grignotage de restes (je n'avais dans l'estomac qu'un petit sandwitch confectionné par Steph sans son rideau de douche, mais avec affection) et une fois tout plié, une fois tout rapatrié sur les lieux où nous entreposons tout notre fourbi, nous sommes vite partis chez nous, car la pluie était toujours là, et le besoin de retirer les chaussures nous tenaillait sans doute tous. Un restau se fera dans quelques jours on ne sait pas quand, mais nous le savons implicitement, rien ne presse, nous avons été bons.

Maintenant je vais vous dire ceci, qui me concerne particulièrement ; j'ai toujours dit que l'un de mes traits de personnalité est la présence constante de l'émerveillement, ce qui me renvoie à l'enfance et sa pureté. Eh bien je dirais tout simplement que chaque année depuis 8 ans, le jour des présentations des pièces est un émerveillement parce que toujours réussis, mais que l'habitude n'est pas au rendez-vous car à chaque fois pour moi, c'est la première fois.

Avec, bien ancré au fond de moi, tout le respect à tous ceux qui me font confiance. Parce qu'ils me permettent d'être à la hauteur.


Anecdote ? Convoi pour aller entreposer un premier voyage. Il fait nuit. Il pleut. J'arrive à proximité de la grille du stade, derrière laquelle se trouve notre bâtiment. Il y a déjà la voiture d'Alf, et je devine que c'est Gérard qui la conduit. Il me dit quelque chose que je ne comprends pas. Je baisse la vitre (je suis en travers de la route, stoppée la manoeuvre, et deux voitures sont derrière moi). Il me dit : j'ai pas la clé !
Moi : atta, moi je l'ai (je fouille dans mon sac, ouvre la portière et descends pour la lui remettre en traversant la route)

Derrière moi, une voix d'homme :
- Alors la vieille, on n'est pas gênée de boucher la route ?

Moi je me dis en riant que les comédiens se défoulent, et je réplique du tac au tac : Je t'emmerde !

Je vais, je donne, je reviens et j'entends :
- Connasse !
Et c'est là que je réalise que le monsieur n'est pas un comédien de la troupe, mais un illustre inconnu....

Le problème est que la deuxième voiture est aussi conduite par un illustre inconnu, qui me lâchera en passant (mais en riant, celui-là) : Elle a fini son micmac, la madame ?

Et moi, d'éclater de rire par la méprise.

Comme quoi, après le théâtre, il reste toujours la possibilité de faire du théâtre. Sans filet.

Reportage effectué le lendemain, sur le fil "Montage d'une pièce de A à Z" que vous pouvez suivre sur LU, ici :
http://liensutiles.forumactif.com/theatre-f82/montage-d-une-piece-de-a-a-z-t13725.htm

Ro


09/06/2008
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