Le virage

Vendredi 8 Octobre 2010. Luna Negra - Bayonne.


Il est impossible de ne pas en parler. Le phénomène se reproduit à chaque fois  comme si c’était la première fois. Je crois qu’au-delà des techniques et des heures de travail qu’il demande, l’art détient un joyau singulier ; l’explosion émotionnelle. Les puissants remous qui nous subjuguent comme un formidable éveil. Jamais il ne sera possible de s’y habituer. Chaque expérience apporte une fraîcheur revigorante, un émerveillement unique. Non qu’il s’éteigne après quelques heures, cet émerveillement, mais plutôt il bourgeonne indéfiniment. Le spectacle d’un arbre aux branches chargées de jeunes boutons en cours de formation est toujours un miracle, quand bien même on vivrait trois mille printemps.

 

Bousculade et précipitation en ce premier matin d’après soirée spectacle. Des images anarchiques d’une formidable précision éclatent comme des bulles, des fenêtres qui s’ouvrent et s’empilent les unes sur les autres. Pas un coin d’obscurité dans l’esprit. Une prise d’otage bouleversante où se chevauchent formes, couleurs, musiques, émotions, atmosphères, visages, expressions, ensemble, oui voilà, une fresque devant laquelle, si elle était peinte sur toile, nous pourrions passer des heures sans espérer en saisir tous les détails, ce foisonnement d’éléments inextricables les uns des autres, un peu comme un labyrinthe chaos magique. Retour vers la spontanéité de l’émerveillement du temps de l’enfance, et le long ruban de rêves qu’il déroule loin devant soi, on en voit pas le bout, avec cette sensation que plus jamais rien ne pourra défaire ce voyage extraordinaire.

 

Ce n’est pas l’oubli du monde réel, non. Ni les deux pieds sur un nuage abstrait. Ni les effets d’une illumination au sens péjoratif, ni rien de tout cela, non. Au contraire, je crois que le monde plus vivant que jamais palpite plus fort, qu’il déferle dans les veines, sang de vie, sens de vie, une autre approche de l’Etre, un autre moyen de communication, expressions multiples, miracle.

Mes frères humains me bouleversent. Ils sont encore l’enfant, au plus profond d’eux-mêmes et pour peu qu’ils le laissent se tendre au-delà des carapaces.

 

Rien n’a été filmé, pas un crépitement de flashs. Ephémère images, paroles envolées, libres, libres dans l’espace, elles se sont offert les arabesques de l’un à l’autre, leur chorégraphie dans l’instant, unique, précieuse parce que dissoutes en même temps qu’indélébiles dans notre mémoire. A tous.

 

L’exploration ne finit jamais. Lumière sombre ; en décodé (merci aux régisseurs de comprendre le jargon que j’emploie, inventé de toutes pièces à l’instant même où je veux imager de manière précise ce que j’attends d’un partenaire de scène ou de régie), rouge sombre à peine teinté du froid d’un bleu aussi obscur. Les notes d’une musique lourdes comme le sombre de la lumière. La salle n’est plus une simple salle. Elle devient un endroit sans murs, sans plafond, sans sièges ni scène, elle devient un espace indéfini, le monde peut-être, lâché dans sa liberté sans frontières, un monde universel. C’est alors qu’entre ombres et lumière sombre ils ont bougé. Ralenti. Chaque geste comme freiné par le temps qui n’existe plus. D’une redoutable précision accentuée par ce qui se déroulait sous nos yeux, sans un mot, sans un cri, sans un souffle, en images muettes. La folie humaine.

 

Evoquer l’horreur de la guerre, de toutes les guerres quelles que soient l’époque et la terre ravagée, quels que soient ces hommes et ces femmes dont la vie se brise là, alors qu’avant et après le public a ri et rira de quelque trait d’esprit et situation comique dans un autre thème, délivre un message bien plus puissant que n’importe quel discours intellectuel ou que n’importe quel article informatif. La sonnette d’alarme, stridente, retentit en chacun dans la représentation visuelle muette.

 

Je voulais montrer et démontrer qu’il est possible de tout arpenter dans le théâtre, et que loin de saboter un spectacle en cassant l’idée de l’humour obligé, au contraire on peut en accuser les infinies possibilités. Qu’il faut aller au-delà de la facilité, et qu’on peut tout dire en taisant les mots. Je voulais dire qu’il existe d’autres messages, d’autres directions, et que s’il est bien de venir chercher quelque oubli dans une soirée agréable, on peut surtout venir y puiser la sincérité émotionnelle qui fait de nous des hommes et des femmes à part entière.

 

Les comédiens, très secoués par cette improvisation (dont je rappelle qu’elle n’a pas plus que les autres été préparée à l’avance), m’ont dit bien après le baisser du rideau comment ils l’avaient vécue. Les spectateurs ne nous lâchaient plus, nous entraînant dehors, devant l’entrée de ce lieu mythique, exprimant comme ils le pouvaient ces émotions si nombreuses, si complètes dans leur expression intérieure.

 

J’ai décidé d’annoncer hier soir aux comédiens la couleur du virage que je souhaite amorcer désormais au sein de la pratique du théâtre. Pas un n’a manifesté contre, tous ont accepté d’emblée.

 

 

 



08/10/2010
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