Les Géants des Petites Futilités

Ils font la guerre. Ils font la guerre comme s’ils ne pouvaient pas s’en empêcher. Comme si elle couvait, latente, dans leur cœur. Comme si elle courait dans leurs veines et qu’ils ne pouvaient pas la retenir. Apre et insistante. Avec, dans ses épines, la volonté de crever les yeux de tous les matins du monde. De frapper là où c’est fragile, là où c’est tendre. Là où ça pleure comme un enfant…

Il y avait une femme, debout, face à la mer. Elle plissait les yeux comme si elle avait voulu filtrer les images du monde. Elle regardait droit devant, là-bas, la ligne d’horizon. Ses cheveux dansaient le vent joli. Il y avait une femme, qui regardait la mer, en rêvant.

Et la guerre fend l’amour comme on fend du bois. En petits morceaux, pour les faire brûler sans même qu’ils réchauffent quelque chose en soi. La guerre tue, messieurs dames, aussi sûrement qu’elle défait les liens. Les êtres s’en vont comme ça, à la dérive des rancœurs, des soubresauts d’un monde à l'agonie.

Il y avait un homme, et ses mains. Ses mains calleuses, d’homme travailleur. Il y avait un homme qui regardait ses mains. Ses lèvres tremblaient un peu. Autour de ses yeux, sur son front, son visage n’était plus qu’un parchemin parcouru de sillons. On appelle ça des rides. Il y avait un homme, qui regardait dans ses mains le poids d’une vie de labeur.

Ils enfoncent leurs yeux dans la nuit des poursuites, des accusations, poing menaçant, main armée, pieds et jambes bottés, comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter de courir, de hurler, de vouloir vaincre à tout prix. Vaincre les hommes et le temps. Vaincre pour vaincre. Vaincre eux-mêmes peut-être.

Il y avait une femme. Elle tenait entre ses bras l’enfant doux, l’enfant neuf, l’enfant et sa faim de vie. Il y avait une femme qui donnait le sein à son enfant, en le regardant boire, en le regardant vivre, en regardant déjà sa vie d’après, quand il sera plus grand. Et la tendresse infinie dans ses yeux de mère.

Le prix du cœur, le prix des liens, le prix de la fraîcheur qui n’en finit pas de mourir au son de leurs conquêtes. Les mots en champ de bataille. Les assauts, les ordres, les interdits, les regards : un champ de bataille. Le monde en apocalypse guerrière. Pourtant, tout serait si simple…

Il y avait un homme, debout devant sa toile. Un homme et son pinceau, un homme et ses couleurs. Sur la toile, il posait son rêve d’homme. Des oiseaux gris dans un ciel bleu, des oiseaux blancs dans un ciel rouge. Il y avait un homme et la musique de la liberté sortait de son pinceau.

Ont-ils perdu la clé ? Ont-ils perdu la tête ? Deviendrai-je cela ? Vous, Géants des petites futilités, ne faites pas de nous autre chose que ce que nous sommes…

Il y avait une femme, une femme qui dansait sur la musique des couleurs de l’homme. Ses pieds ne touchaient plus terre, elle dansait, elle volait, elle dansait sur la musique des couleurs de l’homme qui peignait des oiseaux gris dans un ciel bleu, des oiseaux blancs dans un ciel rouge.

Moi, je me suis assise sur le bord du chemin, j’ai regardé la guerre. Une minute. Une minute à peine, une seule. Et puis j’ai regardé ces hommes et ces femmes, la mer, les mains calleuses, l’enfant doux, l’oiseau gris blanc dans son ciel, la femme aux pieds qui ne touchaient plus la terre.

Et j’ai choisi.

Romane


21/01/2013
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