Les jours où tout tout va de travers

Un grand moment ; l'inoubliable.

Noir. Silence dans la salle. Ils sont prêts. Enfin je veux dire : le public est prêt. Les comédiens aussi, en principe. Arrivés à 18 heures pour ceux qui n'étaient pas d'astreinte volontaire, on peut supposer que vu le retard pris à cause des grands comédiens de la grande compagnie qui s'la pète grave et qu'a pris non seulement son temps mais celui des autres empêchant ainsi que tout démarre à l'heure, on peut supposer, donc, que les comédiens sont prêts, rafraîchis, restaurés, costumés, maquillés, accessoires placés au bon endroit, bref, c'est ce qu'on se dit.

Eh bien non. Ça démarre fort.
Deux jeunes nous font une impro de présentation, qui va durer quelques minutes. Que croyez vous qu'il se passe alors ? Simple : tout le monde sait, c'est une règle élémentaire au théâtre, qu'il ne faut pas dépasser une certaine limite géographique, sous peine d'être vu par le public, et ça, faut pas. Ben y'a quelqu'un que visiblement ça ne dérange pas. Je vois une main qui tient un texte. Pas le p'tit format mitonné par Alf, non, le truc que même quand il est fermé tu crois qu'il est ouvert, tellement qu'il est grand. Bref, un double A4 dépasse des rideaux, avec une main qui le tient et l'autre qui tourne les pages.

Phil : C'est dans le jeu ?
Moi : Nan.

Noir. Les petits jeunes ont fini leur impro présentation, on va entamer le sérieux.
Manou entre, pour son aquarium. Outre le fait qu'on a vraiment l'impression qu'elle sort du lit au point qu'on pourrait croire qu'elle y est encore, elle saute 93 répliques mais personne n'y voit que du feu, forcément, le public ne peut pas savoir. Elle en répète trois ou quatre, trois ou quatre fois, mais le public ne sait pas, hein, il peut pas savoir.

Phil (cherche un point de repère sur la conduite)
Moi (j'attends placidement la fin du sketch)

Pénombre. On passe à l'anniversaire de mariage. Je me demande si Domi va placer la chaise comme on a dit en centre cercle de lumière, puisqu'elle a oublié, la dernière fois. Eh bien oui. En plein centre, c'est parfait, je suis heureuse. Mouais. Sauf qu'elle oublie de s'asseoir dessus, ce qui fait qu'elle reste dans l'ombre. Je me demande combien de temps elle va tenir, faudra bien que de toute manière elle finisse par poser son cul. Question de temps.

Pendant ce temps, Alf sort ses répliques une à une, dans le bon ordre. Juste qu'il a le temps de bouffer un couscous à la fin de chacune d'elles, puisque Domi n'enchaîne visiblement pas, le regard tendu vers les coulisses où, en principe quelqu'un souffle. Enfin, je veux dire : où quelqu'un souffle, puisque depuis la régie, j'entends. Le public est ravi ; assis entre les comédiens et la régie, il ne rate rien. Disons qu'il est sûr que ce que va dire la comédienne est la réplique exacte de ce qui lui est soufflé dans les coulisses. Alf, pendant ce temps, meuble. Comme il n'a pas de couscous à bouffer, il lui arrive de répéter deux fois sa réplique, histoire d'essayer de faire tilter sa partenaire.

Comme il est prévu dans la mise en scène qu'ils ne doivent jamais se regarder, forcément ils ne se quittent pas des yeux.

Avant de finir leur sketch, il faudra que quelqu'un se dévoue pour ajouter quelques détails supplémentaires. Les comédiens se défoueront donc : La perruque nuche de Domi, qu'était pourtant bien fixée, sera élégamment remise en place d'un geste ample de la main, pendant que la lumière s'éteindra avant que le corps de l'amoureux soit tombé. Je me demande comment ils ont fait pour tirer avant qu'il meure. C'était pourtant pas le jour de la chronologie. Une telle synchro me scie, en sapant tout.

Phil : ça va, Ro ?
Moi : Tip top, fifi.

Pénombre....

Au suivant.

Le suivant est extraordinaire. Du jamais vu. Vraiment du jamais vu. Tellement jamais vu que même pendant les répètes j'avais jamais vu. Elles non plus.
Je leur avais dit : prenez juste trois carrés de tissus sur le dessus de la malle, ça suffit et ça permet le rythme, d'autant que vous devez tout faire à vue.
Elles n'ont rien fait à vue.

Nous avons eu droit à un tas de fringues dont on ne comprenait pas pourquoi l'une d'entre elles se laissait saisir par une main puis se laissait retomber mollement sur le tas avant que d'être ressaisie par une autre main pour à nouveau rejoindre le tas. Même moi je n'ai pas compris. Metteur en scène largué, hypnotisé, statufié.

Au bout d'un moment, vu qu'il ne se passait rien d'autre, j'ai coupé la musique en me disant qu'elles allaient en profiter pour s'élancer gracieusement sur la scène. J'suis conne des fois. Trop. J'aurais du passer trois fois en boucle ce charmant morceau d'accordéon, aussi. Pff allez donc savoir pourquoi je ne leur ai laissé que sept minutes le temps de ne rien faire sur scène. Je suppose qu'elles jouaient en coulisses, après tout ça ne s'est jamais vu, d'ailleurs ça ne s'est pas vu puisqu'on ne voyait rien.

Toujours est-il qu'elles ont fini par se décider et débouler sur scène. J'en étais toute déconfite déçue, c'était finalement bien moins passionnant .

Phil : tu me donneras le top de la fin, pour la lumière ?
Moi : c'est pas sûr.... je vais faire comme je vais pouvoir, t'as qu'à t'adapter, mon fifi...

Pénombre.
Nous entrons dans la grossesse. Triple déception, amère déconfiture : tout est strictement semblable aux répétitions. On passe rapidement, ça n'a aucun intérêt.

Phil : ...
Ro : ........

Pénombre.
Pleins feux : la purée. Alf arrive en trottinant, dans son boa, son pantalon jeté autour du cou, et ses franges au bout des doigts. Il trottinera tout pareil pour aller se faire souffler les blancs sans neige, les trous sans passoire, et recollera tous les morceaux dans une joyeuse gayté. Une banalité telle que je soupçonne le public de commencer à s'ennuyer ; pensez donc : le spectacle redevient ordinaire... !!!

Phil : (se marre dans les moustaches en lisant le texte en même temps en différé)
Moi : t'étouffe pas, fifi, s'il te plaît. Merci.

Pénombre...

Je crains un peu pour la mise en place du décor et des accessoires de la scène suivante, qui se constituent d'une chaise et d'une urne.

Je ne comprends pas que Domi les place correctement, ça m'époustoufle, il faudrait faire gaffe à me ménager le coeur, là, parce que je ne suis plus aussi solide que jadis !

Toujours est-il que Martine entre joyeusement en principe joyeusement. Souffler de ballon impeccable, hocquet parfait, titubade en enfilade bien synchro. Juste qu'elle a oublié de programmer sa bouche, laquelle n'a pas l'air de lui appartenir, vu le manque d'hilarité. Bon on s'en fout, elle est beurrée comme un p'tit Lu, ça passe très bien comme ça.

Elle fait son entrée, sort sa première tirade, décide que c'est pas conforme à ce qu'elle voulait faire, prévient le public d'un petit "ah, non...." et recommence.

L'angle d'assise sur la chaise présente l'étrange particularité d'une diagonale (normal c'est pour concerner tout le public), inversée (ah ben oui, j'aurais du y penser. Aujourd'hui elle joue pour le rideau de fond).

L'emmerdant, c'est surtout le barreau de chaise. La dernière fois qu'elle a joué, c'était strictement la même chaise, la même urne. Ben entre deux, y'a un barreau qu'a du pousser, j'vois que ça. C'est quand même pas Henry qui déborde de l'urne, vu qu'entre deux il est resté dans le coffre de ma voiture sans manger. Bon. Toujours est-il que Martine essaye en vain de prendre Henry sur ses genoux.

Bon, vous me direz que ce n'est pas trop grave, vu que le rideau du fond s'en fout.

Phil : (se tient les côtes avec le texte sous les yeux)
Moi : (j'aurais du distribuer le texte dans le public, avant que débute le spectacle)

Pénombre.

La dernière scène est un peu spéciale, puisqu'il s'agit de la naissance de Boucau il y a 150 ans, par la volonté de Napoléon III.
Jouant à Bayonne et supposant que tout le monde ne connaît pas l'histoire locale, je préviens les comédiens avant que la pièce commence :

Ro : Phil fera la pénombre, puis le rond lumière de Clo. Clo, tu vas au centre cercle et tu te laves les mains pendant que je dis une intro (je leur lis l'intro pour qu'ils sachent quand elle se termine). Dès que j'ai fini, Napoléon entre et vous enchaînez. Ça roule comme ça ?

Eux : yes ! tout bon !

Tout faux.
Pénombre. Rond de lumière. Clo a du se perdre dans les coulisses. Musique. Musique. Musique. Bon. Je baisse la musique et je commence mon intro.

Ça a pour effet de faire sortir Clo de sa tannière. Elle se dirige droit sur le cercle de lumière... et décide de finir dans l'ombre. C'est ainsi qu'elle se choisit l'endroit le plus sombre de la scène, hors des limites marquées au sol. Tout va bien, on joue en nocturne après tout.

Fin de l'intro. Napoléon entre, impeccable. Suivi de la Tarnosienne grosse de son enfant, et des personnages les uns après les autres. Les répliques ont l'air de s'enchaîner, mais je ne reconnais plus l'ordre. Je suis sans doute fatiguée.
Phil, sourcils froncés, me dit un truc à l'oreille.
Je le regarde et lui réponds : cause moi la france, mon fifi, paske là me faut même un décodeur.

Il me sourit. Du coup moi aussi. En gros, je n'ai pas compris ce qu'il m'a dit, lui non plus et c'est parfait. Nous sommes en accord parfait. D'ailleurs même le public est scotché. J'hallucine.

Je constate que pour dévisser le capuchon d'un tube de sang, il faut s'y prendre à plusieurs reprises, mais bon. Disons qu'un accouchement n'est pas simple.
On enchaîne, y'a de la dynamite dans ce sketch, tout va, tout vient... Ah Napoléon regarde avec insistance le futur parrain qui est, semble-t-il, tellement ému par la naissance de son filleul, qu'il en perd ses mots. Je le vois partir à grandes enjambées vers les coulisses et j'entends distinctement cette réplique absolument improvisée : Je vais vomir.

J'apprendrai par la suite que dans la personne qui était dans les coulisses a VRAIMENT cru qu'il allait vomir et cherchait partout une cuvette, un récipient, enfin un truc, quoi.

Bon, sinon, tout s'est bien passé. La banderole a été déroulée une dizaine de répliques trop tôt, et surtout ne s'est pas déroulée dans le bon sens, on n e sait pas pourquoi.

Le salut n'a pas posé de problème, enfin... Je crois. Je ne suis pas sûre. Car...

...car cerise sur le gâteau, un monsieur a fendu le public vers la régie et s'est adressé à Philippe :

- Puis-je vous demander de bien vouloir me présenter la personne qui a monté ce spectacle ? Le texte est remarquable, remarquable, quelle mise en scène....

Phil me montre de la main et répond : Vous tombez bien, c'est madame qui écrit et qui met en scène.

Et le monsieur de sortir une carte de visite, et de manifester son enthousiasme. Je prendrai la carte de visite en l'écoutant me dire : Ce texte est remarquable, madame. Un bijou d'Histoire...

J'ai trouvé le thème de la prochaine pièce. Le théâtre dans le théâtre, à la manière de Ro.



08/07/2007
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